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Prosper Ploquin: Carnet de guerre 2

Prosper Ploquin

Carnet 2

19 décembre 1914 - 1er octobre 1915

 

 

   Retour de permission le 19 décembre 1914... reprise de l'activité, camouflage des baraquements.

   8, 9, 10  et 11 janvier 1915 , à Hooge.

 

 

19 Décembre 1914

   Arrivé hier 18 de ma permission de 7 jours. Que la caserne est froide et triste. Quelle différence on éprouve quand on arrive de chez soi. Quand reverrai-je les beaux jours de l'été prochain sur les campagnes douces et parfumées du pays de Saint-Douchin. demain dimanche piquet d'incendie. Quelle malchance!

 

21 Décembre 14

   Je reçois une lettre de" Maman qui m'apprend en même temps que Louis dont on n'avait pas de nouvelles est retrouvé, et que ma marraine tante Louise vient de mourir. La deuxième annonce est malheureusement trop vraie, et malheureusement aussi la première devait s'avérer fausse dans la suite en nous causant une peine profonde.

 

4 Janvier 1915

   Steinworde. Nous sommes partis le 31 Décembre au matin d'Angers. Nous avons suivi le même itinéraire que lorsque je suis revenu blessé, jusqu'à Calais. De là nous avons passé à DunKerque et nous y sommes arrêtés une journée. Nous avons vu le port la mer et nous sommes sortis en ville le soir. Nous en sommes partis hier matin 3 et nous avons débarqué à Godevaevelde. De là, sous la pluie, nous avons fait 6 km et nous sommes arrivés à Steinworde où nous avons passé la nuit. J'ai bien dormi dans la paille. Nous partons dans la matinée. La route pavée d'un bout à l'autre est pleine de boue partout. Il y a de l'eau dans les terrains. Le temps est gris et brumeux et le paysage uniforme. Nous arrivons à Poperingue vers une heure après avoir fait 13 km environ. Je suis fatigué: mon sac est lourd  et je suis content d'arriver. La ville est jolie, il y a plusieurs églises, et la poste qui a dû en

être une. Tous ces monuments sont magnifiques. Nous déjeunions dans un café. Dans l'après-midi je vois Mr Bellay dont la Compagnie est dans les environs.

   De mon cantonnement j'écris chez nous, et je vais au Salut le soir dans l'Eglise Saint-Jean. Récitation en flamand du chapelet et des litanies. On chante le tantum Ergo d'une façon parfaite, l'orgue est magnifique de sons, et artistement joué. Je suis heureux de prier un peu dans cette église: demain peut-être je serai sous les balles et les obus.

 

5 Janvier 1915

    Nous avons quitté Poperinghe ce matin et avons passé à  Vlamertingue (?). Toujours le même décor. Les autos et les voitures circulent davantage sur la route. Nous arrivons à Ypres. La jolie ville a bien souffert du bombardement. L'église est très abîmée. Nous traversons la ville et la dépassons d'un hm 500. La compagnie à laquelle je suis affecté est là: c'est la 9/2. Je vois Lenne qui est sergent maintenant, cela me fait grand plaisir, et je suis dans sa section.  Je vais voir Mr carton aussi.

 

6 Janvier 1915, Fête des Rois.

   Nous avons quitté ce matin notre cantonnement pour venir ici à deux hm des tranchées. Nous construisons des baraquements en planche pour abriter l'infanterie au repos.  J'ai eu le bonheur d'y entendre la Messe célébrée par un Aumônier militaire et à laquelle beaucoup de soldats du 32ème assistent. Mr l'Aumonier nous afait un sermon parlant de l'Epiphanie. Deux camarades du 6ème assistaient à la Messe avec moi. Le canon tonne et les obus aussi. Nous ne recevons rien et sommes pourtant dans la zone de l'artillerie. Nous quittons vers 1 h., le capitaine sera décoré demain et nous allons nous préparer.

 

7 Janvier 1915

   Nous partons pour Ypres et nous trouvons avec les Compagnies du Génie. Alignement sur la grande place, et le colonel du Génie décore notre capitaine. Nous défilons dans les rues. L'après midi je sors avec Lenne et X et nous allons voir Mr  l'Abbé Ballu aumônier divisionnaire (en temps de paix aumônier de la garnison d'Angers). Il loge dans une maison de la ville. Les Halles, monument magnifique, ont énormément souffert. La façade longue de 120 mètres toute de fenêtres gothiques et de statues est écorchée et brisée et les vitraux sont en miettes. Le beffroi qui la surmonte est en partie démoli et se découpe sur le ciel en triste silhouette. Nous voyons la cathédrale à côté. Qu'elle devait être belle! Les sculptures sont brisées ainsi que les vitraux. Comme aux Halles  des murs et des voûtes sont éboulées. Nous marchons sur des tas de décombres. C'est désolant. Nous allons voir les autres églises et les autres quartiers. Tout a beaucoup souffert. Les maisons qui restent gardent cependant leur cachet gothique flamand qui rendait la ville d'Ypres si jolie.

   Retour au cantonnement et après dîner je distribue à demi-section les friandises que Mr Ballu nous a remises. C'est une petite fille d'Angers  qui lui avait ainsi envoyé plusieurs colis pour les soldats). Cette offre est accueillie avec plaisir dans notre grenier. Je parle à Bonsergent (R) et nous causons de choses intéressantes, antiquités etc. Je descends avant de me coucher. Quelle impression en sortant dehors!  Dans notre grenier on ne se croit plus en guerre et en sortant on en a la triste vision: fusées éclairantes, coups de fusil, obus.

 

8 Janvier 1915

   Nous sommes partis ce matin pour réparer la route qui mène à Zonnelieke. Les pavés qui revêtent seulement le milieu de la route s'enfoncent dans les côtés formés de boue. La boue qui les recouvre et se trouve partout rend la route impraticable. Nous mettons des troncs d'arbres pour retenir les pavés sur les rebords. Après avoir fait le terrassier, je fais le paveur. Il faut être à la guerre pour faire ainsi tous les métiers. Je ne m'ennuie pas et le jour passe assez vite. Nous sommes cependant continuellement dans la boue. Les tantôt je vais à Fremesberg, hameau qui se trouve à quelques centaines de mètres. beaucoup de croix de bois sont là dans un champ où officiers et soldats ont été enterrés. Je fais une prière pour les morts. Dans l'après-midi nous allons nous réchauffer en prenant un bon café chez une personne qui habite près de notre chantier. Verloren Hock. Nous rentrons d'assez bonne heure. (Notre campement se trouvà Potyze). C'est fête ce soir en notre honneur. Double ration de vin, bonbons, oranges. Nous sommes assez bien nourris.

 

9 Janvier 1915

   Nous sommes retournés ce matin faire les cantonniers sur la route de (Zonneliecke???). travail très sale. Nous sommes continuellement dans l'eau et la boue. Seul le milieu de la route est dur; l'espace est peu large, et de chaque côté c'est beaucoup plus bas et plein de boue. des voitures se rencontrent et forcément tombent, ou ont beaucoup de mal à s'arracher.. Dans l'après-midi nous apprenons qu'un camarade de la compagnie a été tué par un obus à Hooge. Pauvre malheureux!  Et nous devons y aller demain!

   Il a plu beaucoup aujourd'hui. dans la journée nous avions pris du café chez les habitants du village; cela devrait bien me dérhumer. Notre ordinaire est toujours bon, c'est aussi en l'honneur de notre arrivée. Nous avons un quart de vin chaque jour et la bière est facile à se procurer.

 

10 Janvier

   Nous sommes allés ce matin à Hooge travailler aux baraquements. Le temps est beau et les aéros volent. Ce sont des Boches. Ils vont nous faire repérer par leur artillerie. Au dessus de nous les obus sifflent et vont tomber à 1 km du côté de nos batteries. Plusieurs marmites éclatent à quelques centaines de mètres de nous. Puissent-elles ne pas se rapprocher! Je transporte des planches, puis des branches qui serviront à  masquer les toits de nos baraquements. Les "miaulants" sifflent toujours au-dessus de nous et notre 75 répond ferme. Je vais voir après déjeuner si je trouverai quelques amis parmi les soldats du 135ème qui sont au repos aujourd'hui. Je ne trouve personne dans le bataillon qui est près de nous. Pendant l'après-midi, mêmes émotions que le matin. Quel triste Dimanche encore aujourd'hui! Où sont-ils ceux de l'an passé?

 

11 Janvier

   Journée bien mouvementée. ce matin retour à Hooge pour continuer nos baraquements. Tout va bien d'abord, chacun est occupé à son travail. Mais voilà que vers 9h des shrapnells éclatent au-dessus de nous coupant la tête des arbres: les branches retombent sur nous. Nous nous abritons derrière de gros arbres, nous blottissant entre eux et le baraquement. Voici d'autres sifflements suivis aussitôt des mêmes explosions: d'autres arbres sont tranchés au sommet par les obus. Notre situation n'a rien d'enviable; et combien cela va-t-il durer! deux pièces nous bombardent: nous entendons distinctement le coup de canon, puis aussitôt le sifflement et l'explosion. Nous nous serrons les uns contre les autres auprès de nos arbres et personne n'est bien fier. D'autres rafales arrivent: un obus tombe tout près d'un bout du baraquement voisin de celui à côté duquel nous sommes, presqu'à l'endroit semblable à celui où nous nous trouvons. Il crible la cloison de shrapnells et un adjudant du 77ème qui se trouvait à l'intérieur est légèrement blessé. Plusieurs s'en vont plus loin, au bout des baraquements, ils n'y sont pas plus tôt rendus que les "miaulants" éclatent de ce côté. pendant ce temps des marmites tombent dans la direction de nos pièces, et aussi sur Hooge. Nous voyons la grosse fumée noire ainsi que la terre monter en une grande colonne, puis entendons les formidables explosions. cependant les shrapnells se taisent maintenant. Nous attendons encore un peu, puis nous continuons notre travail. les marmites passent toujours au-dessus de nous pour tomber du côté d'Hooge. Les deux avions qui hier matin nous ont repérés en cherchant les batteries nous ont valu ces moments angoissants. Pendant l'après-midi nous achevons le travail commencé: l'Infanterie pourra venir en ces abris mal situés pour quelques-uns, et déjà repérés! 

(recopié ce 11 janvier 1915 , le 11 janvier 1965)

 

12 Janvier 1915

   Nous allons travailler à la route dans la matinée. Nous faisons des fascines avec des peupliers que nous abattons et nous les mettons dans la boue sur les côtés de la route. Que c'est ennuyeux d'être toujours dans la boue! Nous avons repos l'après-midi, mais un lieutenant nous défend de sortir du cantonnement. j'aurais peut-être été voir Mr Ballu., visiter Ypres; il n'y faut pas compter. Je me nettoie et me change et porte mon linge à blanchir chez des habitants. Nous prenons du lait chaud et sucré avec un morceau de pain chez notre propriétaire. Cela me fait du bien: dans ce pays et dans cette boue je serai toujours enrhumé. les intérieurs flamands ne sont plus comme ceux de la Belgique du sud: ce n'est pas coquet, mais tout ordinaire. Il y a des Christs suspendus aux murs dans des encadrements, ainsi que des devises pieuses. beaucoup aussi de petites statues. cependant les gens chez qui nous sommes n'ont pas l'air excessivement religieux. le canon tonne toujours dans le lointain et ce matin quelques shrapnells sont venus du côté d'Ypres. Trois pièces de 120 long toutes neuves viennent de passer sur la route se dirigeant vers les lignes. Le personnel est aussi nouvellement arrivé. Les Anglais doivent venir bientôt: leurs officiers ont visité les cantonnements hier.

 

13 Janvier1915

   Nous sommes allés ce matin continuer la réparation des routes. Il pleut pendant une grande partie de la journée et nous allons nous mettre à l'abri et prendre du café dans une maison voisine. L'intérieur belge où nous sommes est propre, bien agencé. Comme ailleurs, le Christ est en bonne place. Nous retournons transporter des fascines sur les côtés de la route. Mais quelle boue et quel temps! Nous repartons un peu plus tôt. En arrivant on nous apprend que nous allons cette nuit faire des réseaux de fil de fer en avant des premières lignes. cela n'a rien d'intéressant.

 

14 Janvier 1915

   Nous partons vers 2h du matin et nous dirigeons du côté de Zillebeke. Au loin nous entendons les coups de fusil. Notre travail ne sera pas sans danger je crois. Les fusées éclairantes illuminent le paysage. Au bout de quelques kilomètres nous arrivons à la route de Menin que nous traversons, ainsi que le passage à niveau. Nous approchons maintenant de Zillebeke, nous voici près des maisons bombardées et démolies. Tout à coup un grand sifflement et deux shrapnells éclatent au-dessus de nous. Nous nous sommes baissés, et personne n'est touché. Mais quelle mauvaise impression nous avons eue! Nous arrivons au milieu du village; toutes les maisons sont dévastées ouvertes ou démolies. Il fait nuit noire et les fusées éclairantes jettent de temps en temps leurs lueurs brillantes. Nous entendons une balle siffler, puis d'autres. la route dont la direction est perpendiculaire aux lignes est régulièrement balayée par une balle: nous entendons le coup de feu et le sifflement près de nous. Nous nous abritons derrière l'église à demi démolie, en attendant que nos chefs aient été reconnaître les emplacements. Comme je le pensais notre travail va être dangereux: que chacun d'entre nous donnerait pour qu'il soit terminé, et que le danger de mort soit conjuré! Nos sergents et notre sous-lieutenant reviennent. Quelques-uns d'entre nous prennent les outils et des rouleaux de fil barbelés. Nous nous avançons sur la route tortueuse pleine de troue, d'obus et d'eau. La fusillade continue, elle est à quelques centaines de mètres de nous; les balles sifflent au-dessus de nous. Nous nous arrêtons et nous aplatissons quand une fusée éclaire, ou quand les obus passent pour éclater un peu plus loin. Nous arrivons au lieu de notre travail: nous sommes sur le bord d'une route. Nous nous déféquions et prenons nos armes. Plusieurs enfoncent les piquets, pendant ce temps je reste quelques instants dans le fossé, et aussitôt il faut faire les réseaux. Les balles passent de temps en temps non loin de nous. Quelle angoisse de se sentir ainsi si près de la mort!

   Cependant il faut d'autre fil de fer. Qui vient en chercher avec moi! Nous partons six. Nous franchissons le chemin tortueux et réarrivons auprès de l'Eglise. Le fil de fer est lourd; nous réunissons à en prendre un rouleau par deux et nous repartons. Les balles nous épargnent. cependant la route est longue et nous posons de temps en temps notre fardeau. Il nous faut marcher vite, car nous aurons plus de chances de nous en tirer. Nous avançons donc courbés. Tout à coup un sifflement passe tout près de nous, et j'entends la balle qui frappe. Mon camarade R. a fait un mouvement. "Es-tu touché, lui dis-je!" "Non, mais la balle m'a frappé la fesse." Quelle vilaine position. Vingt mètres plus loin autre sifflement strident suivi d'un choc. Je crois encore mon camarade R. blessé. Il n'a rien. Nous arrivons au lieu de travail et posons notre fil de fer. fatigué, je reste allongé pendant quelque temps. Des fusées paraissent toujours qui peuvent nous dévoiler à l'ennemi. Ce serait encore autre chose, car les balles que nous essuyons sont destinées sans doute à l'infanterie qui est en avant de nous, et les obus qui passent au-dessus de nous battent la route par laquelle nous sommes venus. Notre position est cependant critique, et j'ai recours à la prière. Je vais aider ceux qui font les réseaux. Nous attachons nos ronces à nos pieux, formant ainsi des croisements inextricables. Les ronces nous déchirent les mains, mais qu'importe. Je m'aplatis dans la terre comme tout le monde d'ailleurs quand viennent les fusées et les obus. Dans les tranchées nous entendons des explosions. Ce sont des pétards de mélinite. Notre travail va bientôt s'avancer pour cette nuit. ce n'est pas de trop; tout le monde en a plus de son content. Nous rassemblons les outils et nous rééquipons. Nous voilà enfin repartis espérant que les balles nous épargneront jusqu'au bout. Nous franchissons le village sans encombre. Il y a là de l'infanterie qui a été relevée ou qui va relever celle des tranchées. Nous gagnons la voie ferrée et la route de Menin. Nous pouvons maintenant respirer plus à l'aise. Pour cette fois nous sommes encore sauvés, grâces à Dieu. En arrivant nous nous préparons du chocolat au lait chez notre propriétaire; nous le trouvons délicieux: nous l'avons bien gagné. je me couche ensuite dans notre grenier pour me lever vers 11h. cependant je suis plein de boue. Je me nettoie de mon mieux et dans l'après-midi je vais à Ypres avec quelques camarades et nous nous promenons en ville. Un shrapnell éclate à 100 mètres de nous dans une autre rue. Les habitants y sont habitués. Dans une librairie, B. R. (Bonsergent Rual) et moi achetons chacun une belle gravure représentant les halles avant le bombardement, que nous faisons envoyer chez nous. Visite ensuite à Mr l'Abbé Ballu qui est heureux de nous voir. Nous passons un bon moment avec lui parlant des choses d'Angers, de nos anciens camarades et de la guerre aussi. Il est comme toujours aimable. Retour, repas et coucher dans notre grenier pour retourner demain faire des réseaux.

 

15 Janvier 1915

Volswock. Nous sommes partis vers 7 heures ce matin. Nous avons suivi la route de Zonnebecke que nous avons quittée à quelques kilomètres de cette ville pour obliquer sur la droite. dans le petit pays où nous sommes beaucoup de maisons sont en partie démolies; et les trous d'obus récents sur la route et le passage à niveau, indiquent que l'endroit doit être souvent bombardé. Nous allons en avant du hameau; en passant nous apercevons des gens dans les maisons. Ils ont du courage de rester là. En face de nous, nous entendons les fusillades et les obus. Notre position ne sera guère enviable aujourd'hui. Nous arrivons sur un plateau. Il faut doubler des réseaux de fil de fer en avant des tranchées qui sont là, en cas de repli éventuel. Plusieurs font des piquets et des claies. je vais en avant avec quelques autres pour placer les piquets. Quelques balles sifflent. Nous travaillons, tout va bien. Les obus éclatent sur nos lignes d'infanterie. Nous revenons pour manger dans la chapelle où nous nous sommes arrêtés le matin. Je prends ensuite un petit croquis et nous retournons à notre travail. pendant la soirée les balles sifflent de notre côté. Il en vient frapper le sol près de nous. Nous nous abritons, puis repartons ensuite pour le cantonnement. Nous reviendrons ici demain. Je reçois cinq lettres ce soir: Maman, tante Léontine, Mr l'Abbé, Mr Chalons et Mme Bellay. c'est un vrai plaisir pour moi.

 

16 Janvier 1915

   Nous sommes retournés ce matin à Voelswock, et avons continué nos réseaux. A l'endroit où nous commençons une balle siffle au-dessus de nous, une autre s'enfonce sur le bord du chemin près de nous. cela refroidit notre ardeur, et cependant il faut continuer: c'est ce que nous faisons. De temps en temps les balles sifflent, nous entendons le coup de fusil et aussitôt le sifflement. Nous baissons la tête et continuons notre travail. Même chose pendant l'après-midi, nous continuons de fortifier ainsi les abords du coteau sur lequel sont nos tranchées de repli. Des obus sont déjà tombs au loin, mais voilà que tout à coup des sifflements se font entendre et des shrapnells éclatent juste au-dessus de nous: nous entendons les éclats frapper la terre tout près. Serions-nous vus et repérés? Nous nous sommes couchés, mais notre situation est critique. Quelques-uns se lèvent et vont se mettre à l'abri. "A la tranchée" dis-je, et nous y courons tous. Il était temps: voilà qu'une seconde rafale arrive, mais nous tombons dans la tranchée en même temps que les 77 éclatent. Là, nous sommes bien abrités. Une autre rafale arrive encore, puis voilà que les marmites, non loin de l'autre chantier où travaillaient nos camarades. Quelques-unes n'éclatent pas. Dans la tranchée je prends un croquis. Nous la quittons quand le bombardement est terminé. mais les balles sifflent toujours et plutôt davantage dans l'après-midi. Nous allons faire des réseaux plus bas. Nous serons peut-être moins en danger par là. cependant de temps en temps nous avons toujours la visite des petites Mauser. c'est désagréable. Tout se passe bien cependant. Espérons que cela sera pareil demain. La route pour revenir me paraît longue. En arrivant à notre cantonnement nous rencontrons deux cavaliers allant au grand galop de leurs chevaux. Qu'est-ce? un ordre? ils vont peut-être porter un pli à la division. Qu'ils sont pressés! Le soir au cantonnement quelqu'un parle de notre prochain départ possible. On ne sait qu'en penser.

 

17 Janvier.

   Nous sommes partis à 6 heures de notre cantonnement pour Woelsvocke. Dès le matin les balles sifflent de temps en temps. Nous continuons des réseaux. Près de nous plusieurs chevaux sont crevés depuis longtemps. Un percutant de 320 a dû les tuer: il a fait près d'eux un trou de 4 m ou plus de diamètre et de 2 mètres de profondeur. Nous allons déjeuner à la chapelle. Là nous sommes tranquilles. La chapelle n'a pas trop souffert. Dans l'après-midi voilà que tout à coup vers 1h 1/2 une rafale de 4 shrapnells nous arrive, bientôt suivie d'une seconde. Il ne fait pas bon là, mais où aller! Les tranchées sont loin de nous. Nous y courons cependant: elles sont sur le sommet de la crête. Nous y arrivons bientôt: la tranchée est profonde, il y a des pare-éclats, nous y serons bien pendant que le danger dure. D'autres rafales arrivent et les obus n'éclatent pas loin de nous: ce sont des fusants qui projettent leur mitraille: leurs fusées viennent sur nous en bourdonnant. Le bombardement dure jusqu'au soir: de temps en temps les obus arrivent. On doit nous voir travailler sur la crête dans la journée. En effet des artilleurs nous disent en passant que les Allemands ont un poste d'observation sur la côte plus haut que Zonnebecke, que nous apercevons dans le lointain. De là nous sommes vus, et on y doit téléphoner aux batteries qui nous bombardent. C'est bien ennuyeux d'être ainsi toujours traqués, et maintenant cela va continuer tous les jours. Quelle pauvre vie que la nôtre, et quel triste dimanche nous avons passé aujourd'hui. De la tranchée tantôt j'ai pris un croquis du pays à notre droite, mon camarade P. Rual est au fond de la tranchée. Demain nous allons à la route et après-demain dans la nuit à Zillebeke. j'espère que la Sainte Vierge nous en ramènera sains et saufs.

 

18 Janvier 1915

   Nous sommes allés travailler à la route ce matin. D'abord le temps est beau, mais cela ne dure pas. Il neige toute la matinée. Quel triste temps! La soirée est de même: il neige. Nous allons cette nuit à Zillebeke.

 

 19 Janvier 1915

   Nous partons à 2 heures et pataugeons dans la boue. Quelle nuit allons-nous passer? C'est toujours inquiétant. En arrivant à Zillebeke nous entendons toujours les coups de feu rapprochés venant des tranchées. Nous prenons des réseaux Brun que nous portons pour faire suite aux réseaux barbelés. C'est lourd et il fait bien noir. Nous nous mettons à l'oeuvre mais n'y voyons rien. les balles sifflent au-dessus de nous. je vais de temps en temps chercher un rouleau qui a été séparé par les autres. Je mets les pieds dans les fossés remplis d'eau et nous devons passer dans le pré où il y en a dix centimètres. Nous en avons plein nos chaussures. Notre travail est  fait à tâtons. Quand il est terminé nous repartons. les fusées continuent de jeter leur lumière par intermittence. cependant la nuit est bien noire. Nous n'y voyons maintenant absolument plus rien. Nous trébuchons sur la route et mettons les pieds dans les mares et les trous d'obus remplis d'eau. Nous nous tenons deux à deux pour avancer. c'est à peine si nous pouvons distinguer le camarade qui marche devant. Nous réarrivons à Zillbeke devant l'église dont nous apercevons la grande tour brisée qui fait tache plus noire. Après un court arrêt nous repartons. Quelques balles sifflent. Tout à coup l'une d'elles vient frapper le sol au milieu de nous, en produisant comme flamme et comme bruit l'effet d'une explosion. Mon camarade S. (ou L.) a poussé un cri. Est-il blessé? Il a été touché à la cuisse, mais la balle qui a ricoché sur la route est dans le pan de sa capote, et il n'est pas blessé. Nous gagnons la zone moins dangereuse et la route de Menin. Nous pouvons respirer. En arrivant au cantonnement je repars avec L. et S. pour entendre la Messe et communier comme leur en ai parlé la veille au soir. le jour de repos que nous avons est une bonne occasion qu'il ne faut pas perdre. R. se joint à nous et vers 6h 1/2 ou 7 h nous sommes dans la chapelle d'un couvent près de l'église Saint Joseph. Je suis heureux de pouvoir me confesser et de communier. J'entends une autre messe, puis retourne au cantonnement. Mes camarades qui m'y ont précédé ont préparé un délicieux chocolat au lait. pendant la journée je sors avec R. Je rencontre Honoré Blancard qui prépare la reconstitution de la Musique du 135ème. Nous faisons quelques emplettes, puis une légère collation et nous rentrons ensuite au cantonnement.

 

20 Janvier 1915

   Continuation des réseaux barbelés et des tranchées à Westhock. les balles sifflent de temps en temps. les obus viennent aussi éclater près de nous. Nous devons mener cette seconde ligne de tranchées et de réseaux jusqu'à Zillebecke. Dans la soirée nos pièces qui sont en arrière de nous nous crèvent les oreilles. Les Allemands ne nous atteignent pas, ni nos pièces. C'est cependant un fort combat d'artillerie. Nous quittons le travail vers 4 h et rentrons par la voie ferrée. Nous sommes plus tranquilles alors que dans la journée.

 

21 Janvier 1915

   Nous sommes retournés à Westhock continuer nos réseaux. Quelques rafales d'obus assez rapprochées nous obligent à abandonner un instant. Nous allons manger dans une maison habitée; les gens sont aimables et détestent les Allemands qui leur ont démoli une partie de leur maison. Le sol où nous sommes maintenant est beaucoup moins couvert d'éclats d'obus que notre lieu de travail des jours derniers: on ne voyait que cela. Il pleut pendant la plus grande partie de la journée: nous sommes dans l'eau et la boue. J'ai les mains écorchées, et c'est bien gênant. je dis mon chapelet au retour, comme le matin d'ailleurs.

 

22 Janvier 1915

   Nous sommes allés ce matin poursuivre les réparations de la route de Zonnebeke. Il fait très beau mais plutôt frais. des aéroplanes nous survolent; nos obus les poursuivent. Pendant l'après-midi j'ai le plaisir de voir Mr le Directeur du Séminaire d'Angers nommé nouvellement aumônier du 135ème, et le Vicaire de Montreuil. Nous avons pu causer un peu. les camarades avec qui j'étais m'ont ensuite montré leurs bons sentiments. Nous sommes rentrés d'assez bonne heure, nous allons à Zillebeke cette nuit.

 

23 Janvier 1915

   Départ à 2h pour Zillebeke. Comme toujours, fusillade de ce côté. c'est encore plus animé que d'habitude. Nous n'essuyons cependant pas beaucoup de balles égarées. Plusieurs sifflent et frappent le sol non loin de nous. Je fais des réseaux et des tranchées. Nous repartons très tard, au jour. Je comptais aller à la chapelle mais il est trop tard sans doute et je ne pourrais rester à jeun plus longtemps. La terre gelée nous a beaucoup moins mouillé les pieds. j'ai froid cependant et me couche jusqu'au tantôt. Je sors ensuite avec B. R. et G. B. photographie les ruines et nous prend aussi. Nous passons notre soirée à écrire, dans un café.

 

24 Janvier 1915

   Nous sommes allés à Woestock ce matin. j'ai travaillé à faire écouler l'eau des tranchées pendant la journée. Nous sommes allés déjeuner à la maison où nous étions la dernière fois. A la fin de notre repas voici que les shrapnells viennent éclater autour de nous. deux d'entre eux tombent à 15 mètres en avant et d'autres poursuivent nos cuisinier. Pendant l'après-midi nous continuons notre travail.

 

25 Janvier 1915

   Nous sommes partis à Hooge ce matin pour continuer nos travaux de fortifications et rejoindre ceux d'Hooge et de Zillebeke. Notre position est dangereuse; Hooge est bombardé très souvent; le sol est bouleversé par les obus et le village a beaucoup souffert depuis trois jours. des obus tombent aux alentours et nous inquiètent. Nous n'en souffrons pas cependant. pendant l'après-midi nous continuons nos réseaux. Nous sommes tranquilles. Mais voici qu'au départ une rafale d'obus arrive dans notre direction, précisément à l'endroit où nous étions tout à l'heure. les obus sont tombés à une certaine distance, cependant un camarade est touché au mollet par un éclat, qui d'ailleurs ne lui fait aucun mal. Nous nous levons et courons à travers champs et arrivons à la route. Nous marchons vite. Nous entendons une autre rafale qui tombe au même endroit sans doute. Nous sommes sauvés pour aujourd'hui. Je rencontre en rentrant Mr l'Aumônier du 135ème qui rentre à Hooge. Il est allé à l'enterrement d'un capitaine et se presse de retrouver son régiment.

 

26 Janvier

   Réveil à 5h 1/2 et nous repartons à Hooge. Nous sommes assez tranquilles pendant la matinée, cependant les shrapnells n'éclatent pas très loin de nous dans le bois. Le commencement de l'après-midi est plutôt calme, mais voilà que vers 1h 1/2 des 105 tombent plus haut que nous, du côté des abris. Nous nous sommes aplatis, mais nous nous trouvons juste dans la direction. Nous courons à une tranchée mais c'est un faible abri. Allons-nous nous tirer sains et saufs de ce bombardement? Une autre rafale arrive quelque temps après: nous étions retournés au travail. Quel explosion terrible! Les éclats sont tombés près de quelques camarades. Nous continuons notre travail, mais que c'est énervant de se voir ainsi devant la mort qui en quelques secondes peut être arrivée au milieu de nous! Voilà d'autres sifflements suivis aussitôt de la chute de plusieurs obus qui passent au-dessus de nous et vont tomber à 150 mètres en arrière auprès de notre capitaine qui inspecte les travaux; ils projettent en l'air de la terre et de la boue, mais heureusement n'éclatent pas. des shrapnells viennent nous éclater au-dessus des bois non loin, mais nous sommes assez tranquilles maintenant. Un aéroplane français fait des signaux par fusées.

 

 

du 27 janvier 1915 au 2 février

A Hooge

construction d'abris, de baraquements et de tranchées

 

27 Janvier 1915

  Nous allons au passage à niveau de la route qui mène à Hooge pour faire des abris et réparer la route. des shrapnells éclatent. Serons-nous tranquilles aujourd'hui? Dans la matinée je vois Grolleau du 135ème qui a été blessé. Nous parlons un instant ensemble. Après déjeuner nous allons voir les pièces de 120 qui sont à 200 mètres de nous. Un artilleur nous donne quelques explications. dans l'après-midi continuation de l'abattage d'arbres. Nous parlons de l'attaque allemande d'avant hier: ils ont réussi à perdre environ 300 hommes. Il était temps que la fusée éclairante paraisse: les Boches étaient à 20 mètres des réseaux. Ils devaient réattaquer hier: les commandants ont pris leurs précautions: il y avait hier soir un va-et-vient inaccoutumé sur les routes et l'artillerie est sur ses gardes. Le bruit court que les Boches ont l'intention d'attaquer ces jours-ci.

 

28 Janvier 1915

 

   Nous sommes allés ce matin aux abris près du passage à niveau pour continuer le travail d'hier. Nous creusons un abri de 2m 50 de profondeur qui sera garni de grosse tôle ondulée, puis de terre. Nous allons déjeuner dans une ferme avec le sergent A. et quelques camarades. On nous sert beaucoup de viande, des pommes de terre et une sauce. c'est un bon déjeuner qui nous réchauffe et vaut mieux que le maigre repas d'hier. Un de nos ballons captif survole Poperinghe et sonde le terrain; mais un ballon allemand est élevé aussi dans le lointain. Nous ommes tranquilles, aucun obus ne trouble notre repas, mais notre travail est fatigant. Il a fait grand froid toute la journée. La nuit sera très froide aussi.

 

29 Janvier

   Continuation des travaux à Hooge. Nous sommes dans un endroit plein de trous d'obus et fréquemment bombardé. Ce n'est pas intéressant d'être toujours sur le point de recevoir des obus. Nous sommes tranquilles dans la matinée. Nous allons déjeuner dans une ferme un peu éloignée où nous cuisinons en attendant. La ferme est occupée par les artilleurs de 120 long, et les officiers nous font masquer prudemment à cause des aéroplanes qui nous survolent. pendant l'après-midi nous sontinuons: nous sommes troublés vers 2h par quelques obus; puis vers 3h 1/2 des shrapnells et des gros percutants nous font mettre à l'abri dans les tranchées. Nous repartons pour le cantonnement vers 4h. De grosses marmites sont tombés sur Hooge et ont fait des morts et des blessés.

 

30 Janvier 1915

   Suite de nos travaux à Hooge. Nous sommes assez tranquilles dans la matinée: des shrapnells éclatent cependant dans le bois voisin. Des avions profitant du soleil volent aussi. Nous allons déjeuner dans une ferme en ruines. Pendant l'après-midi nous continuons les réseaux. Comme hier, le fil barbelé est gros et dur et nous écorche les mains. Les obus qui avaient l'habitude de venir vers 1h 1/2 ne nous arrivent pas et nous jouissons d'une bonne tranquillité. Vers 3h 1/2 des shrapnells éclatent au-dessus du bois qui est à notre droite, et les fusées tombent à 30 m de nous dans notre direction. Un camarade reçoit de la terre dans l'oeil. Il ne fait pas bon là: nous quittons la haie près de laquelle nous nous étions adossés pour nous masquer aux avions allemands qui sondaient le terrain et gagnons les tranchées voisines. Plusieurs rafales arrivent du côté du bois, et deux fusants éclatent à quelque distance d'où je suis, au-dessus de quelques camarades qui s'abritent dans la tranchée: je prends un croquis pendant ce temps, tout en étant toujours prêt à descendre au fond. Le bombardement semble terminé pour l'instant. Nous prenons nos outils et coupons à travers champs pour arriver à la route. j'ai reçu ce soir une 2ème lettre de Mr le Curé et une de Jablin. cela m'a fait plaisir. Les baraquements que nous avions construits pour l'infanterie sont paraît-il à demi-démolis, et beaucoup de fantassins y ont été blessés. Que c'était imprudent de construire là.

 

31 Janvier 1915

   Nous sommes retournés à Hooge. Il s'agit de finir les réseaux et l'endroit qui nous reste est le plus dangereux. Le temps est froid et il neige abondamment. Une rafale de 105 , percutants, arrive et quelques obus éclatent non loin. Nous nous masquons dans les tranchées. Nous continuons nos réseaux malgré la neige qui nous cingle avec force, poussée par le vent; nous tâchons de finir avant la soirée. Nous allons déjeuner dans une ferme. Les obus éclatent à 300 mètres. Nous retournons à notre travail qui marche grand train malgré la neige. Le temps devient meilleur et nous finissons vers 3 h. A ce moment nous entendons une attaque sur Zillebecke. La fusillade crépite fortement et les artilleurs font un formidable vacarme. Nous quittons vers 4 h sans attendre plus longtemps les marmites qui arrivent tous les jours à cette heure. j'ai reçu ce soir une lettre de maman. Nous aurons paraît-il repos demain.

 

 

1er février 1915

   Quel bonheur d'avoir repos. Nous partons à la Messe quelques camarades et moi et allons à la chapelle saint-Joseph. Un prêtre belge est là qui nous confesse et nous faisons la communion Lenne et moi. J'en suis bien heureux. je pense à Louis et à tous. demain la Purification. Je sors vers 3h avec quelques camarades et nous nous promenons dans Ypres. Nous allons manger des crêpes et quelques gâteaux. La journée a été belle.

 

2 Février

   Chandeleur. Nous repartons pour Hooge faire des revêtements de tranchées. Le vent est froid et humide. En arrivant nous voyons comme toujours de nouveaux trous d'obus: nous sommes ainsi toujours exposés et c'est avec un serrement de coeur que nous traversons ces passages dangereux et que nous nous résignons à y rester. Nous ne jouissons pas de la belle fête d'aujourd'hui. Notre travail marche lentement. Il n'est pas pressé sans doute et le temps est abominable: nous sommes dans l'eau et dans la boue. Nous sommes tranquilles au point de vue des obus, pas un ne nous approche. Nous allons déjeuner dans une ferme voisine où nos cuisiniers  nous apportent le repas. Nous voyons beaucoup d'Anglais: ce sont des artilleurs sans doute: nos batteries ont paraît-il été relevées. Ils ne se gênent pas d'enlever ce dont ils ont besoin: il est possible qu'un de ces jours la ferme n'ait plus aucune porte. Nous repartons d'assez bonne heure dans la soirée. On devrait nous vacciner demain, mais c'est paraît-il remis à une autre fois.

 

3 Février 1915

   Même lieu et même travail qu'hier. Comme toujours de nouveaux trous d'obus. Un arbre est brisé sur le bord de la route. Nous sommes assez tranquilles pendant une 1/2 heure, mais voilà que des 105 fusant éclatent au-dessus du bois devant nous. Une deuxième rafale arrive un peu plus rapprochée: un avion qui nous survole guide les batteries ennemies. Nous quittons notre tranchée pour une autre plus en arrière: nouvelle rafale plus rapprochée encore: des éclats tombent: nous abandonnons les tranchées et nous allons à la ferme voisine. les pièces ennemies continuent de balayer le terrain où nous étions, pendant longtemps encore. Il est l'heure de déjeuner. des shrapnells éclatent maintenant sur la crête. pendant l'après-midi suite des revêtements de tranchées. Des Anglais passent de temps à autre non loin de nous: ils viennent de relever le 16ème corps. Ils tiraillent beaucoup. pendant que je suis en arrière de la tranchée, une balle siffle dans ma direction et frappe dans le parapet en faisant voler de la terre. J'étais bien placé plour la recevoir et sans le parapet elle m'autait atteint les jambes. Nous repartons vers 3 heures 1/2.

 

4 Février 1915

   Travail près du passage à niveau. je suis à la route: nous mettons des briques des maisons d'Ypres sur le côté. Nous sommes tranqilles mais des avions allemands volent toute la journée. les nôtres tiennent l'air aussi, nous voyons l'un d'eux essuyer au moins 45 obus  de la part des Allemands. des éclats tombent non loin de nous. Nous sommes tout près des Anglais qui se tiennent au passage à niveau. Un Hindou passe près de nous dans une voiture, conduisant quelques Anglais. Ypres est bombardée.

 

5 Février

   Nous avons repos, mais défense de sortir du cantonnement. je suis privé de ne pouvoir assister à la messe et communion en ce Vendredi du mois. Je reçois une lettre de maman qui m'annonce une malencontreuse similitude de noms au sujet de Louis. Un soldat du 135ème portant le m^meme nom que Lui et demeurant du côté de candé est aussi d'après un journal, prisonnier à Darmstadt. Quelle cruelle question. Y sont-ils tous les deux ou l'un d'eux seulement. je m'inquiète beaucoup. Louis n'a pas donné de nouvelles depuis le 8 Septembre. Maman a écrit de suite aux parents de ce soldat.

 

6 Février 1915

   Repos et vaccination à Ypres dans une maison de santé. je réponds à Maman au sujet de Louis, si les détails de Bataillon, Compagnie, date etc. ont bien été pris sur les listes allemandes, et quels sont ces détails?

 

7 Février 1915

   Je suis malade et reste au campement. Commehier soir j'ai de la fièvre. S'il nous était permis de sortir, je pourrais tenter d'aller à la Messe aujourd'hui aujourd'hui dimanche. Mais c'est défendu et d'ailleurs je suis indisposé. Je mange à peine et reste couché une partie de la journée.

 

8 Février 1915

   Je vais beaucoup mieux. Nous allons tous à la visite. Dumas vient me voir au cantonnement. Il déjeune avec nous. Je sors avec lui et nous allons à St-Jean. Nous nous promenons et assistons à la réunion à l'église.

 

9 Février 1915

   travail à Hooge. Nous faisons des tranchées et des réseaux. Plusieurs rafales nous obligent à nous mettre à l'abri: notre travail est dangereux. je trouve des motifs intéressants d'un vieux meuble du château, qui sont prêts à passer au feu (La St-...? flamand sa console et deux mascarons). Je les emporte. dans la soirée je suis très fatigué des suites du vaccin. nous prenons un chemin épouvantable pour revenir: c'est impossible de marcher dans la boue.

 

10 Février 1915

   Mon état est le même qu'hier. je vais à la visite: repos pour aujourd'hui. je prends des oeufs. la nuit je dors mal et j'ai toujours mal à la tête. les Allemands qui tiraient toutes les nuits dans notre direction à 500 mètres de nous, ont brusquement allongé leur tir, et nous sommes arrosés de 105. Un obus tombe à 50 mètres  de notre grenier sur la route et un autre qui est passé au-dessus de notre toît est ombé dans son pré. Nous entendons la chute de la terre sur nos tuiles. Notre situation est critique et continuera peut-être toujours maintenant. Un autre obus a percé un toît sur un grenier où donnaient des fantassins. l'un d'eux a été déchiqueté.

 

12 Février 1915

   En auto pour Poperinghe. Nous prenons le train tous les deux. Nous arrivons à Dunkerque dans la soirée. Nous sommes dirigés sur la caserne jean bart. j'ai mauvaise impression le premier soir: infirmiers, chambres de caserne sous les combles. cela ne dure pas cependant: les dames de la croix Rouge s'occupent de nous et l'Aumônier vient nous voir. Le major est aimable. je suis huit jours au lait et au bouillon et commence à me lever le 1er ou le 2 Mars. Dans mon lit, j'ai fait de la musique et de l'harmonie. Je montre cela à Bonsergent qui, comme violoniste monte une ouverture. Nous nous levons et les dames de la Croix Rouge s'intéressent à notre besogne. Elles nous réclament un Hymne. Je me mets au travail en aidant B. à mettre son morceau au point. Entre temps je fais un peu de dessin: les infirmières et le Major s'intéressent aux croquis que j'ai pris sur le front. Nos morceaux s'avancent, et aussitôt recopiés nous les offrons à Mme Pasteur et à Melle Murat. Elles sont très contentes et nous font cadeau d'une lampe électrique et d'une pochette à cigarettes. Nous donnons chacun un autre exemplaire à Mlle Brinville qui est très content aussi. Le major parle de nous évacuer. Je lui demande que nous partions ensemble B. et moi ce qu'ils prennent bien. Avec son autorisation nous assistons à la Messe le 7 Mars dans une chambre transformée en chapelle. cette Messe a lieu après une levée de corps, car hélas dans cet hopital il y a beaucoup de décès des suites de la typhoïde. Je reçois beaucoup de lettres. Cependant nous sommes évacués, et le 10 nous prenons l'auto pour l'Amiral Duperré.

 

 DUNKERQUE-HOSPITALISATION

 

11 Mars 1915

   Nous menons une vie inconnue pour nous jusqu'à présent. Quelle idée de faire coucher des malades dans des lits qui ne sont autre chose que des hamacs superposés. On y est bien à l'étroit. je dors cependant. Nous nous promenons sur le pont.

 

24 Mars 1915

   j'ai enfin quitté Dunkerque et son bateau.. je n'en suis pas fâché. les distractions étaient plutôt rares, et la nourriture ainsi que le couchage défectueux. On a dû me remettre au régime léger à cause de la diahrrèe qui m'avait repris. Quant au couchage c'était peu reposant. Je dois encore m'estimer heureux d'avoir eu un drap propre! Combien qui faute de cela ne pouvaient se déhabiller. le major était aimable; il nous a fait partir ensemble B. et moi. L'une des choses qui m'a fait le plus grand plaisir, c'est la facilité que j'ai d'assister à la Messe. Mr l'Aumônier la disait dans un réfectoire chaque dimanche. je suis allé avec B. chez lui et nous y avons assisté trois fois sur la semaine et j'ai communié deux fois, la dernière le 19 Mars. La promenade que nous faisions le tantôt était assez agréable. le plus souvent nous allions dans la direction des dunes ou du port. La mer était belle. j'ai pris un croquis de "la bretagne" partant pour les Dardanelles.

   Nous sommes partis de Dunkerque avant hier lundi à 5 heures 1/2. Nous avons passé à Calais, Boulogne, Abbeville, Amiens, Clermont, St-Just, Beauvais, Rouen. C'était là notre destination première, mais il y a contr'ordre. Nous pouvons admirer à distance les monuments de la ville. Le train repart pour Caen. Nous passons à Bernay et à Lisieux où nous mangeaons. Il fait nuit. J'(admire?) des cartes postales dont plusieurs du Carmel. Nous arrivons le mardi 23 à Caen à 10 h du soir. Nous prenons un train qui nous conduit dans un hopital anglais, c'est une école primaire supérieure. Tout le presonnel est anglais, médecins, infirmières et infirmiers. Plusieurs ne savent presque rien de français; d'autres le parlent assez bien. On me fait monter dans une passerelle. c'est un dortoir. Tout y est propre. le service de l'hopital est protestant. Nous avons ce pendant la visite d'un prêtre catholique. je suis heureux de l'apprendre. La maison a pris le nom d'Hopital St-Jean. Le personnel semble faire partie d'une société évangélique et paraît être venu volontairement en france. le directeur est le Révérend H. S. R. Thornton et parmi les personnes que je vois le plus, il y a comme infirmières Sister Holland, Sister Ralph et comme infirmiers des jeunes très remuants affiliés à un groupement chrétien de jeunesse: Captain Howes, Captain Gibbs, Captain Summers. Je fais la connaissance aussi de Sir (J.?) M. Hardman, professeur de musique à l'Université d'Oxford. Il me demande de petits croquis du front que j'exécute de bonne grâce. Ils sont tous très aimables et corrects, et les jeunes très amicaux. Nous les entendons pendant leurs réunions chanter des chorals à 4 voix qu'ils accompagnent sur un un petit orgue portatif pliant. je vois l'Aumônier catholique plusieurs fois et j'assiste à la Messe qu'il vient dire le dimanche. pendant mon séjour on me soigne pour que mon intestin redevienne normal.

 

5 Avril 1915

   je reçois une lettre de maman m'apprenant que l'espoir qu'elle avait formé était vain et que notre pauvre Louis a été tué à la Fère Champenoix le 9 Septembre, cette triste nouvelle ayant été confirmée par ses camarades. J'en ressens une douleur très cruelle, et je mesure toute l'immensité d'une aussi déchirante séparation pour moi qui l'aimais tant et pour mes parents qui le chérissaient tendrement. je me laisse pénétrer par toutes sortes de considérations douloureuses, et je reste profondément attristé. je ne puis trouver qu'un peu de consolation en la sachant près de Dieu où nous le retrouverons un jour.

 

20 Avril 1915

   Je quitte Caen le mardi 20 et j'arrive à Allonnes le lendemain pour huit jours de permission.

 

29 Avril 1915

   Je reste au dépôt d'Angers le 29 au matin.

 

 

Mes notes suivantes ont été refaites de mémoire jusqu'au 16 Juillet 1915, mon carnet de route m'ayant été volé le 11 Juillet!

 

 

Hospitalisation, nouvelle permission  retour au front

 

27 mai 1915

A Boesinghe, près du canal de l'Yser

 

   Mes notes suivantes ont été refaites de mémoire jusqu'au 16 Juillet 1915, mon carnet de route m'ayant été volé le 11 Juillet!

 

27 Mai 1915, Compagnie 9/7

   J'ai quitté Angers le 27 Mai pour la Belgique. Nous sommes restés quelque temps au Bourget d'où j'ai très bien vu Paris et le Sacré-Coeur de Montmartre. Il protège en effet la capitale. Il est tourné du côté de l'ennemi. Nous passons par Abbeville, Dunkerque où nous stationnons encore quele temps. Nous débarquons à Bergues. La petite ville est jolie entourée comme elle l'est de vieilles fortifications. Nous franchissons la frontière le lendemain après avoir cantonné à Rexpoede. La Compagnie 9/7 où nous allons est au Lion Belge, petit village situé au-delà de Oostvleteren, entre cette localité et Westen. En arrivant, le capitaine nous interroge au sujet de nos compagnes et de nos blessures. Les travaux que la Compagnie effectue consistent en travaux barbelés et tranchées toujours faits la nuit. Nous allons du côté de Juischoote pour faire des réseaux. c'est le 2 ou 3 Juin. Nous sautons tranchées et boyaux avec les piquets sur nos épaules. Les fusées éclairent le triste paysage et les balles sifflent toujours. Nous travaillons jusqu'à deux heures et revenons au cantonnement qui est distant de 6 ou 7 kilomètres. Nous sommes assez heureux au Lion Belge: nous pouvons nous ravitailler assez facilement: un comptoir militaire passe de temps en temps. Il fait chaud et nous installons des toiles de tente pour nous faire de l'ombre. Nous retournons au travail dans les mêmes endroits. Nous sommes cette fois auprès de quelques maisons démolies où la voiture de piquets et de fils de fer s'est arrêtée. c'est un soulagement pour nous quand l'heure du départ approche: ce n'est guère intéressant d'entendre toujours passer les balles. Je retourne le surlendemain, mais cette fois, c'est près du canal de l'Yser non loin de Boesinghe que nous devons faire nos réseaux. Nous sommes arrêtés en route par des shrapnells. Nous approchons des lignes. Comme toujours notre vieille voiture fait un tapage infernal sur la route et doit attirer l'attention des Boches. les balles sifflent déjà. Nous nous arrêtons sur le chemin, car le sergent ne connaît pas trop l'endroit où nous allons travailler. Nous partons ensemble: lui, un autre sapeur, un brancardier et moi pour tâcher de reconnaître. Nous nous arrêtons au carrefour de la route qui mène à Boesinghe. Le sergent s'en va avec un autre vers les tranchées pour se renseigner. les balles sifflent sur la route qu'elles prennent en enfilade, et qu'elles frappent aussi. Elles buttent dans la maison à demi démolie où nous nous abritons. Nous attendons longtemps ceux qui sont partis; ils reviennent enfin mais ils n'ont pas trouvé le lieu cherché. Nous repartons ensemble et suivons plusieurs chemins. Le plan que possède notre sergent est mal fait et il lui est impossible de s'y reconnaître. J'aperçois un abri éclairé dans lequel nous entrons. Il demande des renseignements aux téléphonistes d'artillerie qui sont là presque tous endormis. Leur abri est fait de tôles ondulées et arrondies et il est confortable; on y voit des gravures de Joffre. Nous repartons: l'obscurité nous gêne et les balles continuent leur sifflement. Nous marchons en avant et arrivons aux tranchées de 2ème ligne occupées par des chasseurs. Nous les dépassons et allons à découvert inspecter le terrain en avant. ce n'est pas l'endroit cherché. Nous revenons sur nos pas; les fusées nous éclairent et nous font peut-être apercevoir par les Boches qui sont à nouveau à 150 mètres, derrière les arbres du canal que nous voyons très bien. Nous suivons un chemin qui travers des champs de blé, et les balles nous suivent très serrées: on doit nous voir. Nous retrouvons notre équipe: ils sont tous à plat ventre dans le fossé: les balles passent à cet endroit en rasant la route. Comme il est impossible de faire mieux nous déchargeons nos piquets et revenons par la route de Boeringhe. Nous montons dans la voiture quand nous sommes nous sommes hors de danger. Nous traversons Elverdinghe dont l'église est toute démolie, puis Westen. je n'ai jamais été tant secoué. Nous arrivons à 3 heures du matin à notre cantonnement. Il est question de lancer une passerelle sur l'Yser et de faire un rameau pour y arriver. Ce sera bien risqué. Quelques camarades commencent le travail.

 

 

6 Juin 1915 (Dimanche)

   Le Dimanche 6 Juin j'assiste à la  Messe; c'est la Fête-Dieu. la Messe est dite dans une prairie; l'autel dressé près des arbres offre un beau décor. Plusieurs officiers et beaucoup de soldats. je me suis confessé, et je fais la Sainte Communion. je reviens par les chemins fleuris et je pense aux processions des années passées et à mon pauvre Luois dont j'aimais tant la présence. Il est au Ciel, plus heureux que nous.

   Depuis quelque temps il était question de notre départ qui est fixé à demain. Chacun est content de rentrer en france. Nous partons le lendemain de très bonne heure, traversons l'Yser à ..., puis la frontière. Nous passons à Respoede puis arrivons vers 10 ou 11 heures à Warken, à 6 km de Bergues. Nous montons nos tentes dans un pré tout près de la haie à cause des avions. Nous sommes fatigués de la route. Le lendemain nous allons embarquer à Bergues dans des wagons à bestiaux! Nous débarquons le lendemain 9 Juin à Frévent. On nous envoie sur Arras.  Nous arrivons à Villers-sur-Somme où nous cantonnons. Nous recevons là du renfort, je suis heureux d'y trouver Léon Mableau de Recouvrance. Toute la division (la 153ème) est dans les environs. Nous restons là plusieurs jours: je m'y plais bien. j'ai la facilité d'assister à la Messe et de communier. Nous sommes assez bien nourris et pouvons suppléer par des oeufs.

   Nous repartons le 15 au soir et arrivons à Aaq dans la nuit. Nous couchons dans des granges à demi-ouvertes. Yout est plein de troupe(s); l'église est convertie en hopital. Le 16 au tantôt je prends un croquis de Mont Saint-Eloi qui se trouve non loin d'où nous sommes. De l'autre côté sur le front, c'est une grande attaque qui est faite aujourd'hui et nous espérons qu'elle va réussir. Les autres divisions du 20ème Corps d'Armée auxquelles nous sommes affectéssont en ligne! Nous allons le lendemain plusieurs ensemble pour voir Mont Saint-Eloi. Les tours de l'abbaye, si belles, sont en partie démolies, et le bourg a beaucoup souffert; en descendant une rue bordée de maisons détruites nous apercevons le champ de bataille. Pendant l'après-midi je retourne avec Geoffrion pour visiter la tombe de son cousin et mon ami J. Lenne que j'avais cet hiver comme sergent à la 9/2. Il a dû dans ce secteur être touché d'une balle au ventre. pauvre ami, je l'avais connu dans le temps de paix à Angers. Nous avons les jumelles de mon sergent et nous allons d'abord sur les croupes du Mont saint-Eloi pour voir et découvrir tous les endroits qui ont tant fait parler d'eux. Nous y arrivons en nous masquant car les Boches, de leurs saucisses, peuvent nous voir. Nous découvrons à perte de vue la grande plaine du nord d'Arras. Nous avons la ferme de (Berthonval?) devant nous, puis plus loin la targette et un peu à droite le Labyrinthe et les Ouvrages blancs. Sur la gauche c'est la direction de  Souchez et en rapprochant de la Targette et plus au loin, la côte 140 et le bois de la Folie. Nous voyons les obus qui tombent là-bas, en projetant des flocons de terre et de fumée noire. Plus près de nous quelques voitures qui vont commencer à rouler maintenant que la nuit vient. Au loin notre vue s'étend au-delà des lignes allemandes, peut-être à 15 km. C'est tout ce que nous voyons: on ne penserait pas qu'il se déroule ici l'un des grands drames de cette guerre. Mais voilà qu'un sifflement arrive droit sur nous. Nous nous blotissons, mais l'obus passe et va tomber à 200 mètres derrière. mes camarades sont déjà partis, je les rappelle et je cours dans le cimetière. mais je ne vois pas la tombe recherchée, et nous revenons en marchant vite. Nous sommes dans un petit chemin et voici qu'un autre sifflement plus rapproché se fait entendre; nous nous mettons à plat ventre auprès du mur démoli; l'obus éclate à faible distance, 50 mètres peut-être: la terre nous retombe sur le cou. Nous reprenons vivement le chemin du retour. Pour aller sur la tombe de notre ami, il n'y faut pas compter.

   Nous restons plusieurs jours à Acq. l'attaque n'a pas donné sans doute les résultats qu'on en attendait: l'avance promise n'est pas réalisée.

 

19 Juin 1915

   Nous partons d'Aacq le samedi soir 19 Juin pour nous rapprocher des lignes. Nous traversons Ecoivres et prenons la route de Mareuil. Nous nous arrêtons là en attendant notre capitaine qui est parti dans l'après-midi reconnaître le secteur. Nous nous couchons dans des boyaux creusés sur le bord de la route et nous passons là le reste de la nuit.

 

20 Juin 1915

   De bonne heure nous repartons le 20; mais le décor change. Nous traversons Mareuil presque désert, puis nous arrivons au boyau qui suit la route de Neuville. Il y a des abris creusés dans le talus. Nous suivons un à un le boyau interminable; c'est ftigant sac au dos et chargement complet. Nous faisons ainsi 5 ou 6 km dans les boyaux, nous traversons des routes sous des ponts que les allemands ont aussi utilisés: la route d'Arras à Béthune à droite de la Targette. Nous arrivons enfin au boyau où nous devons loger. Contrairement à plusieurs que nous avons traversés il est très peu confortable et peu solide et de plus les saucisses boches le voient en enfilade. En arrivant quelques-uns regardent puis jettent dehors la terre qui obstrue le passage. mais voilà que bientôt nous subissons un bombardement terrible. les obus tombent très près de la tranchée en faisant trembler nos trop fragiles abris. Notre situation est critique: nous voyons à chaque instant la mort venir. les éclatement se succèdent toujours d'une manière terrible. j'entends tout à coup une plainte et me détourne: l'un de mes camarades est dans la tranchée, la figure en sang, il n'a plus de nez, et sa machoire est emportée ou brisée. Il est comme fou, je vais à lui et lui prends les mains. Quelqu'un le conduit au major. mais hélas, tableau plus triste encore; à quelques pas deux autres sont là recouverts de terre et ne donnant presque plus signe de vie. Je ne métais pas douté que les dernièrs obus avaient fait tant de mal. J'étais prêt à pleurer de voir ces pauvres malheureux. Il ne fallait pourtant pas les laisser là, et personne ne bougeait. J'appelle le brancardier: rien. Je dégage la poitrine des malheureux recouverts de terre et vais chercher un brancard. j'appelle un camarade et nous arrivons à prendre l'un des deux. Il a le sommet de la tête en sang: son képi qui la recouvre en est tout plein. Nous le mettons à grand'peine sur le brancard: mais le boyau est étroit et les pare-éclats nous font grande misère pour le transporter à notre major. Nous y arrivons en mettant le brancard presque debout. Le major fait une grimace et me fait comprendre qu'il n'y a pas grands chance de salut. Nous retournons chercher l'autre avec un autre brancard, mais il ne respire déjà plus: il râlait tout à l'heure. Il a dû être touché au ventre, car il ne porte aucune trace visible. Que c'est donc triste de mourir ainsi! Plusieurs autres camarades voisins de ceux-ci ont été gravement touchés. J'étais à six mètres de l'obus et heureusement pour moi je n'ai rien reçu. D'autres camarades ont été blessés, un peu plus loin: les quatre obus sont tombés ensemble sur notre boyau. je retourne à mon petit abri: les obus tombent toujours, et nous attendons la mort à venir. Une grande tristesse s'empare de moi, je prie Dieu de m'épargner, mon cher Louis de veiller sur moi et je récite plusieurs fois mon chapelet. Que le temps me semble long: les heures sont interminables! Quelle terrible perspective de rester toujours ici pendant notre séjour dans ce secteur, et pourquoi y rester de jour si nous ne travillons que la nuit? Dans la soirée nous quittons notre boyau: c'est un soulagement: on nous loge dans un autre qui est beaucoup moins bombardé. c'est le fameux Chemin Creux: les abris sont plus profonds et plus solides. Tout cela a été construit par les Boches: ils ont creusé un boyau de chaque côté de la route en mettant la terre sur la route, qui, même comme cela, n'arrive pas à la hauteur des talus qui la bordent. Ils ont ensuite creusé des abris de chaque côté du boyau: il y en a qui sont profonds, dedans lesquels on peut facilement tenir deux. Nous sommes plus tranquilles là et les obus qui tombent de temps en temps peuvent difficilement venir nous trouver. Dans cette journée nous avons vu arriver 15 ou 18 camarades hore de combat. 1 tué, plusieurs blessés grièvement et légèrement. Notre ravitaillement est bien difficile et nous avons à peine de l'eau pour boire. Quelle vie d'être ainsi dans la saleté pendant des jours, sans pouvoir même se laver les mains! L'un des boyaux celui qui est opposé au nôtre n'existe plus: il est comblé de...cadavres boches, et aussi hélas de Français qui sont morts là lors de l'avance victorieuse. Il y a aussi une croix par ci par là dans notre boyau. Cependant il faut aller au travail: nous formons un poste d'observation pour l'artillerie. Il fait nuit et nous sommes à plusieurs centaines de mètres des lignes: les balle passent continuellement au ras du parapet. Notre travail pour l'instant n'est pas trop exposé. Nous travaillons jusqu'à deux heures de la nuit, et rentrons dans notre chemin creux; tout s'est bien passé pour ce soir. j'occupe un abri solide où l'on peut tenir deux, c'est l'un des meilleurs du boyau. je l'ai nettoyé et nous nous reposons bien: je mets par terre ma toile cirée et ma couverture.

 

 

21 Juin 1915

   Les obus qui tombent le lendemain nous réveillent: cela nous fait trembler, et produit un bruit sourd. La terre d'ailleurs tremble toujours: plusieurs batteries de 75 sont là tout près et elles font un bruit infernal. C'est le 21 Juin. j'ai le coeur bien triste à mon réveil en pensant à mon cher Louis que je ne verrai plus ici-bas, et à mes bons Parents qui attendent mon retour. Nous avons enfin de la nourriture meilleure et à chacun notre tour nous irons la chercher. Cela nous permettra peut-être de nous nettoyer en y allant; nous sommes dans la poussière au milieu de notre boyau où tout est sale, des tas de mouches se tiennent partout; la terre a été sans doute mouillée de sang et elle est pleine de débris de toute sorte. Quand nous mangeons nous n'avons pas même où nous mettre, et il faut ainsi déposer tout dans cette saleté. Dans la journée j'écris. Nous retournons le soir à notre travail: notre poste d'observation est à refaire: l'emplacement n'est pas loin. Nous en continuons un autre déjà commencé, ce sera plus commode. Nous travaillons en sape, et agrandissons ce qui avait été fait.-------------------------

 

 

A chaque instant des défilés interminables passent dans les boyaux: ce sont des prisonniers, des corvées qui portent l'unique ravitaillement journalier de l'infanterie, des compagnies qui vont au travail. Il nous faut toujours suspendre ce que nous faisons. Nous quittons vers 2 heures du matin: notre travail est terminé.

 

Près de Neuville

Le cimetière comme abri....

 

22 Juin 1915

   La vie est toujours la même dans nos trous. je n'ai point attrapé de parasites et pourtant les soldats d'infanterie qui étaient là avant nous en avaient. Le temps est toujours chaud. Dans la soirée nous assistons à un triste spectacle: quelques coups de mitrailleuses en l'air: nous regardons, deux avions sont là: le français a piqué du nez, puis tombe ainsi verticalement. C'est terrible à voir. puis voilà que le moteur et l'aviateur se détachent et tombent, pendant que les ailes descendent lentement en tournoyant. Cela nous met la peine dans le coeur. Nos 75 envoient alors une raclée aux Boches et nous crèvent les oreilles. Au soir, je vais avec mon escouade. Notre travail sera de couper une route par une sape à une courte distance d'un poste d'écoute de 1ère ligne boche. Nous arrivons: c'est au bord du cimetière de Neuveille St Waast. Je vois très bien l'arbre près duquel est construit leur poste d'écoute, le nôtre est en face  sur le même boyau, le boyau où nous sommes, il y a peut-être 30 mètres entre les deux postes. Notre sergent Philippe qui a besoin de quelqu'un me prend avec lui, puis il met le travail en chantier, travail déjà commencé d'ailleurs. Je le suis: nous allons au poste de commandement: nous prenons un petit boyau qui nous conduit dans le cimetière: c'est là. Nous descendons quelques marches, j'aperçois le commandant et quelques officiers qui prennent leur repas. Ils sont logés au fond d'un caveau funéraire; au-dessus une chapelle à demi démolie dresse sa triste silhouette. Les Boches ont ainsi fait de tout le cimetière: creusé des boyaux et vidé les tombeaux pour s'y loger. cependant le commandant et mon sergent discutent: depuis plusieurs jours on entend piocher au dessous: ne seraient-ce point les boches qui feraient des rameaux de mine? Le sergent s'en va écouter au fond d'un autre caveau voisin. pendant ce temps je jette un coup d'oeil sur le triste cimetière. c'estlugubre, et l'odeur de poussière se mêle à l'odeur de chaux. Devant moi, près du caveau du commandant, je remarque une large tache verdâtre dans le côté du passage: c'est sans doute une tombe qui a été coupée. Les fusées que lancent les boches descendent lentement et viennent s'abattre souvent dans le cimetière: c'est alors un spectacle difficile à décrire: des chapelles à demi démolies qui se dressent toutes blanches dans la nuit, des silhouettes d'arbres mutilés, des tranchées de sacs à terre, aux créneaux desquelles on veille. Le sergent m'appelle et m'envoie chercher le capitaine: on entend frapper: je m'en suis moi-même rendu compte. Quelle horrible perspective de se voir ainsi prêt à sauter à chaque instant! Je m'en vais le plus vite possible dans le boyau encombré comme toujours. pas d'obus comme il en tombe souvent dans la traversée de Neuville. J'enjambe des dormeurs, je cours quand je peux, mais le chemin est long. J'arrive enfin au Chemin creux et demande partout le capitaine. Il n'est pas là, il est paraît-il allé du côté du cimetière. Déception, et peine perdue! Je charge deux camarades de le prévenir dès qu'il sera de retour, et je repars au cimetière. j'arrive essoufflé et n'en pouvant plus. je rends compte de ma mission au commandant puis au sergent étonné de me voir sitôt revenu. Couché au fond d'un caveau, il écoute toujours. Je me repose là quelque temps avec les mitrailleurs. Une odeur fade monte de partout et nous sommes allongés dans la pousiière du fond des tombeaux. Dans le caveau voisin le sergent des mitrailleurs est couché de tout son long. C'est là qu'il loge et il y est entré avec assez de contentement tout à l'heure. Il est vrai qu'il y est bien abrité. Au dehors il tombe une pluie fine. Etant sorti pour suivre mon sergent, je m'abrite sous ma toile de tente et dors à moitié. Je suis en sueur et mon petit flacon de rhum me rend service avec l'eau que j'ai dans mon bidon. Il est bientôt l'heure de quitter le travail et l'équipe s'en va. Nous suivons par derrière, le sergent et moi. Les obus tombent sur les boyaux comme souvent à cette heure. A mi chemin un blessé est là, se tenant à peine. Un obus est arrivé sur sa tranchée en enterrant plusieurs de ses camarades. Nous lui donnons quelques soins. Il est blessé par les éclats à la cuisse et à la fesse. Le pansement est très difficile à faire tenir, mais enfin nous le réconfortons et je lui donne un peu de rhum. Je vais voir l'endroit où sont les autres: l'obus est tombé en faisant écrouler les abris de la tranchée. ceux qui sont là n'ont pas le courage de porter secours à ceux qui sont atteints. je les envoie chercher leurs brancardiers, et prenant un outil je passe au dehors du boyau obstrué, pour faire ce qui est le plus utile. l'endroit est mauvais, les obus tombent aux alentours. Il est difficile d'y voir clair la nuit; les fusées cependant font une certaine lumière. Je prends mes ciseaux et cmmence à couper les habits d'un malheureux blessé après avoir tranché ses cuirs et équipements. Sa jambe est brisée en plusieurs endroits et il est impossible de la soulever pour lier la bande du pansement. De ses plaies je retire des morceaux de bois et de paille rentrés avec les éclats et j'essaie en vain d'arrêter le sang. J'enlève ma cravate et j'essaie de la rouler autour de la jambe pour arrêter le sang. Mais il y a des plaies et des fractures en plusieurs endroits, et le pauvre blessé ne peut supporter ce bandage. Je suis obligé de l'ôter. dans les alentours les obus tombent. Je partage un pansement et essaie de recouvrir les blessures nombreuses et mauvaises. Enfin je le reconsole et lui fais partager avec un autre gravement atteint aussi ce qui me reste de rhum. Leurs camarades se sont mis au travail et ont enlevé la terre qui recouvrait les malheureux. Je m'approche d'un autre qui ne donne plus signe de vie. Rien à faire sans doute. Mais voilà les brancardiers demandés , C'est ce qu'il y a de mieux. Je leur laisse le sblessés et retrouve le sergent qui est là. Nous rentrons nous reposer dans nos abris.

 

23 Juin 1915

   Le réveil est toujours pénible pour nous, cependant nous avons une bonne nouvelle depuis la veille. Nous aurons à tour de rôle trois jours de repos et trois jours de travail. Ma section doit partir ce soir. c'est un vrai soulagement. Je prépare mon sac. Mais à l'heure du départ on vient me chercher pour aller trouver l'infirmier. Que me veut-il? Il me dit que je suis maintenant brancardier, l'un des nôtres ayant été blessé la veille au soir. Je le remercie d'avoir pensé à moi et d'avoir tenu compte de ce qu je lui avais dit au sujet de mon emploi de musicien en temps de paix. mais il faut que je reste et je n'irai au repos que dans deux jours; c'est une déception pour moi, enfin à la volonté de Dieu. je vais avec une autre équipe qui continue le travail de la sape dans la route que mon escouade faisait la veille au soir. Je conduis les travailleurs qui ne connaissent pas le chemin. En arrivant nous voyons le cadavre d'un fantassin étendu là. Il a été tué dans la journée par un obus tombé sur le parapet ou étouffé par l'éboulement. La mort plane partout. Cela nous cause une mauvaise impression. mes camarades ne prennent pas autant de précautions que ceux de la veille et ils se masquent à peine quand les fusées les éclairent. des sentinelles fouillent et regardent continuellement le talus qui surplombe la route et le travail; l'un de nos travailleurs grimpe là, à hauteur, et la tête à fleur de terre il inspecte. Les boches viennent paraît-il voir ce qui se passe. De fait j'aperçois quelque chose qui se déplace. j'en fais part à la sentinelle qui est tout près de moi: elle a eu la même impression. d'autres aussi ont vu quelque chose. le sergent bombardier averti lance à la force de son bras plusieurs pétards de cheddite qui explosent sur le talus avec un bruit de mince ferraille, rappelant l'explosion d'un obus de 77. Il ne vient aucune riposte et nos travailleurs continuent. Un quart d'heure plus tard on lance encore plusieurs pétards: un boche se tiendrait paraît-il dans un trou d'obus. Dans la suite rien d'anormal, les fusées boches viennent tomber près de nous. C'est à peine si les sapeurs se baissent. Chacun trouve étonnant que les boches qui doivent avoir une tranchée coupant la route comme notre sape, ne tirent pas. les fusées, qui éclairent les tranchées et les murs percés et démolis, nous découvrent un tableau féérique et inimaginable. C'est la tristesse à son paroxysme dans un décor sauvage. Comme toujours et partout c'est la même odeur plus ou moins forte de pourriture et de chaux. Nous rentrons vers 2 heures dans la nuit. Tout s'est bien passé pour nous.

 

24 Juin 1915

   Dans la journée les obus éclatent non loin du Chemin Creux et à plusieurs fois des éclats tombent près de moi: l'un à 1 mètre de mon pied. Nous retournons à notre travail le soir; mais en arrivant voilà qu'une attaque boche se déclenche: c'est une fusillade nourrie et les balles rasant les parapets frappent les murs démolis. On ordonne aux fantassins qui sont dans les boyaux de s'équiper, et nous nous rangeons le plus possible: je rentre avec l'un d'eux dans un trou creusé dans le côté du boyau. L'attaque persiste, les obus tombent sur les arrières et les boches sont arrosés de 75. Le soldat près de qui je suis s'inquiète de cette attaque et craint qu'on ne puisse toujours la repousser. Pourvu qu'ils n'envoient pas de crapouillots dit-il. Cet engin est plus terible que les obus et tombe souvent en plein milieu de la tranchée. Nous ne sommes pas rassurés, ni lui ni moi car on en reçoit de tempe en temps dans l'endroit où nous sommes. Et voilà qu'un sifflement prolongé se fait entendre, suivi d'une formidable explosion qui ébranle la terre. c'est un crapouillot qui est tombé à une courte distance. c'est terrible d'être ainsi sous le coup de la mort qui peut venir à chaque instant, et de quelle manière8: ces jours derniers l'une de nos tranchées recevait la tête d'un de nos soldats projetée par un crapouillot à une distance de 200 à 300 mètres. Douze minutes plus tard, un autre sifflement et une autre explosion. cette fois l'engin meurtrier est tombé plus loin. Cependant la fusillade est moins violente et elle cesse bientôt. Nous retournons alors à notre travail. Toujours des fusées, et des balles qui passent au-dessus des parapets. le travail quoique dur a été mené rondement et il s'avance. Rien d'anormal: comme toujours les sentinelles veilles. Nous revenons vers le travail terminé. Les boyaux sont bombardés de temps en temps, et il ne fait pas bon y passer. Nous entendons sur la droite une attaque à la grenade: ce sont je crois les chasseurs qui attaquent.

 

25 Juin 1915

   A mon réveil, je pense comme toujours à mon bon cher Louis que je n'aurai plus le bonheur de retrouver ici-bas, et à mes bons Parents, et je suis bien attristé. Nous avons encore une séance de travail, et demain matin nous irons au repos. Ce n'est pas de trop: j'en ai assez à la fois des tranchées, c'est aussi une vraie fatigue de tête et une contrainte. Des avions comme toujours volent dans la soirée. Le temps s'est mis à la pluie, depuis la veille, et les boyaux qui étaient déjà pleins de boue hier soir sont impraticables ce soir. Nous allons au travail dans un autre endroit. Je suis l'équipe mon brancard sur l'épaule, mais c'est à peine si je puis me tenir debout tant le sol est glissant et le boyau plus creux au milieu. Je m'appuie sur  les parois du boyau avec mon autre main et mon coude. Après avoir attendu longtemps l'infanterie et des équipes de travailleurs à défiler et à trouver leurs boyaux ou tranchées, nous arrivons enfin à notre travail. c'est une sape qu'il faut continuer: elle mènera d'une tranchée de 2ème ligne à une de première ligne. Les officiers d'infanterie veulent faire travailler les sapeurs à découvert afin qu'ils puissent avancer davantage. Nous sommes dans les champs ravagés depuis quelque temps où poussent de grands brins éclaircis: ce sont peut-être des betteraves montées. Par intermittence les fusées éclairent le tableau qui ici comme ailleurs est d'une infinie tristesse: des cadavres de fantassins sont là dans l'herbe, dans la position de tirailleurs qu'ils avaient pour avancer. Ils ont encore le sac au dos. Cà et là, à la lueur des fusées on en aperçoit dans les champs, ils sont là depuis les premiers jours de Juin, lors de la dernière attaque. Pauvres petits soldats! si leurs parents les savaient là en ce moment! Je pense à mon pauvre petit Louis mort comme eux...

   Nous apercevons les lignes boches à la lueur des fusées: nous n'en sommes pas éloignés: dans la journée on distingue paraît-il les travaux qu'ils ont faits dans la nuit. Quelques-uns nous disent les voir d'où nous sommes. C'est très possible.

   Nous sommes tranquilles là; des balles passent souvent cependant. Nous quittons le travail vers 1 heure et demie, nous allons maintenant partir au repos. Nous rentrons au Chemin-Creux, je ne puis plus arriver avec mon brancard ce qui m'empêche de garder mon équilibre. Je mange un peu et nous partons.

 

26 Juin 1915

   C'est la pointe du jour. Nous ne suivons pas les boyaux qui sont pleins d'eau et de boue: nous marchons à côté. Il fait du brouillard, ce qui empêche les boches de nous voir. Quel changement et quelle paix à mesure que nous nous éloignons des lignes. Il y a ça et là des douilles d'obus et des débris, qui indiquent les emplacements de nos pièces avant notre avance du 9 mai. Mais plus on va, plus la végétation nous emble belle, et plus notre coeur devient léger, presque gai. Nous nous arrêtons dans un moulin pour faire remplir nos bidons de vin, et arrivons bientôt, fatigués par la marche et le sac, au lieu de notre cantonnement. c'est un chemin creux aussi, et nos logements sont des trous creusés du côté du talus opposé aux lignes et recouverts de toiles de tente. C'est très peu confortable, mais nous nous trouvons bien en arrivant de là-bas. Il fait grand chaud et nous n'avons d'ombre que sous nos toiles de tente qui ne nous garantissent pas des mouches. Nous trouvons facilement du lait  des oeufs et du vin à Ecoivres: le bourg est à 300 mètres du cantonnement. Nous sommes à 1 ou 2 kilomètres d'Acq et un peu plus rapprochés de Mont Saint-Eloi. Des obus viennent dans notre direction et l'un d'eux tombe à 300 mètres. Nous croyons n'avoir plus rien à craindre. Mais cela ne dure pas et nous sommes tranquilles. Je vois Mr Mabileau qui est cuisinier et reste toujours là.

 

27 Juin 1915

   Dimanche. j'ai été à la Messe ce matin à Ecoivres et j'ai fait la Sainte Communion. Je me suis nettoyé et changé hier. Nous nous trouvons bien.

 

28 Juin 1915

   C'est notre troisième jour de repos et le dernier. Rien de bien nouveau. j'ai vu Lebeaupin du Pré et si j'avais eu le temps je serais allé voir Chevet qui était par là. j'ai été très occupé à me nettoyer de la boue des tranchées qui sur ma capote et mes bandes molletières était plus tenace que la peinture à la colle. c'est à peine si j'y suis arrivé. Nous repartons le soir vers 11 heures: il nous faut 2 ou 3 heures pour aller là-bas: nous ne sommes d'ailleurs plus dans le même secteur. Nous avons fait 500 mètres quand je m'aperçois que dans l'obscurité j'ai oublié ma toile cirée. Je ne puis la laisser: elle me serai volée, comme l'a été le couteau qu'un camarade m'a prêté, et d'ailleurs elle me sert pour me coucher par terre dans les abris. Je demande le chemin à l'Adjudant qui me l'explique: c'est le boyau de bray, le boyau des Alliés, le boyau des Cavaliers, le boyau de Rietz, et notre place est dans la parallèle 4. Je reviens, trouve ma toile cirée sur un fagot où je l'avais laissée et retourne. Je ne sais trop où trouver le boyau de Bray: il fait nuit et je ne connais presque pas la route. Je demande à un soldat que je rencontre, mais je ne puis trouver le chemin, et j'arrive au bout d'un certain temps dans un village dévasté, près de grandes maisons bombardées. Je me reconnais à la gare: c'est Maroeuil. Je me croyais plus loin que cela, mon chemin est encore long, et je ne le connais pas. En traversant Maroeuil détruit, les rats s'enfuient de tous côtés. Je remplis mon bidon à une pompe et prends la route de Neuville-St-Vaast au lieu de descendre dans un boyau plein de boue où nous étions passés le premier jour. 

 

29 Juin 1915

   Le jour commence à venir. Aux territoriaux qui gardent les carrefours du boyau, je demande ma route; quelqu'un me renseigne, mais il est plus difficile de s'y reconnaître ici qu'à Paris: ce ne sont que boyaux qui se croisent, tous plus ou moins semblables, plus ou moins écroulés, habités, et ayant cependant chacun leur nom. Des fils téléphoniques sont fixés à l'intérieur des parois, chacun avec une marque. j'y descends, car il est imprudent de rester sur la route: un obus est vite arrivé. j'avance et me rapproche enfin de la route d'Arras à Béthune et j'arrive à la parallèle 4. Le chiffre est là sur des pancartes. mais je n'y trouve personne. Comment cela se fait-il? Je traverse la route sous le Pont de pierre afin de voir si les sections seraient de ce côté. Rien. je reviens et continue plus loin mes recherches. je repasse plusieurs fois la route sous des ponts et des galeries que les Boches ont creusées. je remarque l'une d'entre elles qui est vraiment bien: elle a 20 ou 30 mètres de longueur, et sa voûte est gothique. Je me figure les boches ou leurs officiers passant ou s'abritant là-dedans lors de nos bombardements. Ils ne craignaient rien. Mais je ne trouve pas les miens. Je passe dans le hameau des Rietz et fais 100 mètres sur la route de Neuville. Ce ne doit pas être bien prudent, car tout est désert, et quelques chasseurs seulement sont là dans le bout d'une tranchée. Ils n'ont pas vu de Génie par là. Je reviens sur mes pas, et voilà que j'aperçois l'un de ceux qui sont partis avec moi cette nuit. Il est venu remplir son bidon aux tonneaux d'eau derrière le talus: les sections sont dans un boyau, en arrière à l'entrée du village. Toutes les maisons sont démolies, les charpentes descendues et broyées, et de chaque côté s'étalent des monceaux de décombres et d'objets brisés. j'ai dépassé la barricade de l'entrée du village. Quel triste coup d'oeil. Tout est désert. Un officier de chasseurs est cependant là avec son ordonnance dans une maison qui garde encore sa forme. Je me suis rendu à une autre barricade qui coupe la route au milieu du village détruit. Tout n'est que décombres partout. la bataille a dû être terrible. Je reviens et trouve les sections. je regarde les pancartes du boyau: Parallèle 4 bis. Je ne m'étonne plus de mes recherches. On m'avait mal renseigné.

   Nous sommes dans un boyau qui de place en place contient de très profonds et grands abris. Ils ont été creusés par les boches dans ce boyau qui leur servait de tranchée. La plupart sont occupés. J'en vois un dans lequel il n'y a personne: peut-être aussi parce qu'il est encombré. Il est plein de bouteilles vides, de papiers et de paille sale et pourrie. Par contre, c'est l'un des plus solides. Je vais avertir mon camarade qui n'a qu'un mince trou pour se loger et nous nous mettons à nettoyer. D'autres viennent, et nous sommes déjà quatre. Nous faisons de notre mieux et bientôt nous avons un bon et bel abri. Il est utile, car les obus tombent assez près de notre tranchée; nous ne craignons qu'une chose, c'est que l'un d'eux rentre par l'ouverture, qui fait face aux lignes puisque les Boches l'avaient creusé pour eux. Le plafond est garni de planches solidement appuyées sur des soliveaux étayés par des bois de mines. Le plancher est à 1 mètre 50 ou 2 mètres dous terre, ce qui fait qu'avec la hauteur de 2 mètres que nous avons intérieurement nous fait descendre à 4 mètres. La grandeur intérieure est de 2 mètres sur 4 mètres 50. Nous pourrons reposer à l'aise sur une lègère couche de paille propre que nous avons trouvée. Le travail que les sections ont à faire n'est ni loin ni trop dangereux et quelques équipes ont à peine besoin de brancardier. Je pensais passer là la deuxième partie de la nuit prochaine tranquillement, et voilà que l'adjudant voyant que pour le travail ma présence n'était pas utile, m'envoie à notre cantonnement chercher des outils. Ce n'est pas mon affaire, et d'autres pourraient y aller mais je m'exécute; je devrai être de retour demain matin.

   Quelle corvée avec de pareils boyaux, pleins d'eau et de boue! et l'adjudant qui veut que je revienne de nuit! Il me faut compter 7 à 8 kilomètres d'ici les voitures qui sont à 1 km 500 de l'endroit où nous nous sommes reposés, et je ne connais pas le chemin, puisque je ne suis pas venu par là. Je pars; c'est à peine si je puis tenir debout tant c'est mouillé et glissant. Il va bientôt faire nuit et je ne pourrai plus voir les pancartes des boyaux. Mon itinéraire est: le boyau des Rietz, le boyau des Alliés, des Cavaliers, et le boyau de Bray. C'est interminable. j'erre un peu, car plusieurs boyaux se croisent. Je ne me vois pas encore arrivé et j'en éprouve un gros ennui. Je sors enfin du boyau de Bray, mais où prendre Ecoivres et le chemin creux: j'ai passé par là dernièrement mais à travers champs, et il fait nuit noire. Je marche et arrive à des prés très mouillés et à un ruisseau. pas de pont nulle part. Il y a à des troncs d'arbres cependant, et je travers à genoux. j'arrive à un talus. C'est la voie ferrée: par là je parviendrai toujours à la gare de Mont Saint-Eloi qui est assez près de notre chemin. Après avoir parlementé avec des gardes voies, j'arrive enfin. Je n'en puis plus. Je vais me coucher et j'irai demain aux voitures chercher les outils dans le chemin creux. Je réveille quelques camarades et leur demande si je puis m'abriter près d'eux pour passer le reste de la nuit. Il n'y a pas de place, et ils ne paraissaient pas savoir ce que je leur demande. je cherche un abri et trouve un trou creusé dans le côté du talus. J'y mets un peu de paille humide, puis ma toile cirée dont je me suis muni et je m'enveloppe dans une capote, je n'ai ni veste ni couverture. J'ai mangé un peu et il est presque i heure. Je dors légèrement et me repose.

 

30 Juin 1915

   Je repars de bonne heure aux voitures: elles sont loin. les gardes voitures dorment sous leurs tentes. On me donne les 2 scies et les pointes que je suis venu chercher. Que c'est lourd et embarassant. C'est décourageant d'avoir une telle corvées à faire! Je reprends le chemin, et voilà que je rencontre une voiture et quelques sapeurs qui viennent aussi aux outils. Quelle aubaine! Je retournerai donc en voiture. Je m'assieds près de la haie et les attends à revenir. j'ai mangé et inscrit quelques notes. Je monte avec eux et nous prenons la route d'Ecoivres à la targette qui passe au pied de Mont-Saint-Eloi. Bientôt nous découvrons la plaine à perte de vue: il serait imprudent de continuer en voiture, d'ailleurs on nous le dit. Nous apercevons la Targette, les Rietz et plus loin Neuville. Nous suivons à pied la route, près du talus. Il y a là des postes de secours. Nous prenons sur notre droite un boyau qui doit certainement mener dans notre quartier. Des obus éclatent non loin. Nous arrivons enfin dans notre parallèle 4 bis et déposons les outils. Il pleut. dans la journée je me repose, j'écris, et comme beaucoup de camarades, je travaille à faire une bague (j'ai trouvé hier un vieux tiers point boche en nettoyant l'abri. Comme l'adjudant me l'avait dit, je ne vais pas au travail la nuit, et reste à dormir.

 

1 Juillet 1915 (jeudi)

   Les obus qui tombent dans les environs font trembler le sol, mais nous nous sentons presque en sécurité. La veille, avec des sacs à terre, nous avons recouvert et réduit l'entrée trop grande de notre abri. J'écris dans la journée mes notes et des lettres. j'envoie à Maman un brin de blé pris dans notre escalier. Dans l'après-midi autre corvée: il faut que j'aille servir d'agent de liaison pour la Compagnie, au poste téléphonique des Rietz. Il est installé dans la cave d'une maison démolie. Je n'ai qu'à attendre un message à venir pour le porter. Les téléphonistes sont là avec leurs appareils, et très souvent ils s'aperçoivent que les lignes sont coupées. L'un d'entre eux part aussitôt les réparer. des obus tombent tout près, ébranlant le sol et la cave.. A peine les lignes sont-elles réparées qu'elles sont de nouveau coupées par les obus, et les sapeurs téléphonistes sont obligés de repartir à leur dangereuse besogne. On demande le capitaine: je vais avertir l'adjudant: il me faut traverser les Rietz et descendre la route: il n'y fait pas bon. Je viens manger avec mes camarades; les obus tombent près de nous, et à chaque instant il faut nous garer. Il est rare que nous puissions manger tranquillement. Ce tantôt des obus sont tombés en plein sur la tranchée, écroulant en partie un abri solide ou plusieurs jouaient aux cartes, noircissant le boyau et faisant ébouler ailleurs de petits abris. Pas d'accident heureusement. j'étais dans mon abri à ce moment. Je retourne après dîner au poste téléphonique, puis à 8 heures 1/2 je vais avec mon équipe du côté de Neuville Saint-Vaast. Il s'agit de construire un poste d'écoute ou d'observation, tout près de la route qui va à Neuville, sur une petite crête. les balles sifflent en passant sur la route, et les sapeurs travaillent cependant. je suis avec un autre brancardier et nous causons musique. Nous allons ensuite jusqu'à son équipe qui travaille en avant de Neuville, sur une petite crête. les balles sifflent en passant sur la route, et les sapeurs travaillent cependant. Je suis avec un autre brancardier et nous causons musique. Nous allons ensuite jusqu'à son équipe qui travaille en avant de Neuville; c'est un monceau de décombres; les fusées nous font voir les sinistres silhouettes des maisons détruites, et nous aident à suivre notre chemin semé d'obstacles. Nous remarquons les rails d'un Decouville (?) qui doivent raccorder ceux de la route que nous avons coupée il y a quelques jours; les Boches se ravitaillaient par là. Quelques balles sifflent et frappent les murs. Nous trouvons la sape, sautons dedans et la suivons jusqu'à l'équipe qui travaille. Nous y arrivons. le boyau a dû être bombardé dans la journée en certains endroits. Le sapeurs ont bien avancé la tranchée; mais leur travail est macabre: il est mis à jour des ossements, un crâne blanc est en haut du parapet. Un mort plus récent, un soldat était lui aussi dans l'emplacement du boyau. Avant que nous arrivions, l'un des travailleurs a envoyé un coup de pioche sur un obus de 210 qui heureusement n'a pas éclaté. Je vais le voir, il est resté dans le boyau et personne n'ose plus y toucher.  Ce n'est pas gai d'être ainsi toujours dans le milieu de la mort et des tombeaux! L'autre brancardier reste avec son équipe, et moi je vais retrouver la mienne qui continue le poste d'observation. Je dors au pied du talus en attendant. Nous repartons vers 2 heures. c'est pour aller au repos cette fois.

 

2 Juillet 1915

   dans notre parallèle nous attendons longtemps les sections qui doivent nous relever. Elles arrivent très tard, vers 5 heures du matin au lieu de 3 ou 4 heures. On n'en finit pas de partir. Enfin nous quittons la tranchée. Je m'en vais avec l'autre brancardier; nous suivons le boyau jusqu'à la route de la Targette que nous prenons de suite; c'est peut-être un peu imprudent mais c'est plus court et il n'y a pas tant de boue que dans les boyaux. Nous marchons. des obus éclatent du côté des boyaux. Nous marchons. des obus éclatent du côté des boyaux que nous venons de quitter. Nous remarquons beaucoup de tombes de soldats morts lors de l'attaque du 9 mai. cependant un obus siffle et éclate à 500 mètres derrière. Un autre nous dépasse et va beaucoup plus loin. Nous avons pressé le pas afin d'être moins longtemps en route. Mais voilà un autre sifflement qui se rapproche beaucoup, et l'obus éclate à une faible distance. Nous nous sommes rangés près du talus et couchés. Nous repartons et nous approchons enfin de Mont-Saint-Eloi et d'Ecoivres. Nous allons plus tard dans une ferme, et nous faisons préparer du chocolat que nous prenons avec plaisir. les gens chez qui nous sommes nous paraissent bien tristes: ils sont de Neuville Saint-Vaast. Ils nous disent que c'était le plus beau village des environs. Pauvres gens: s'ils le voyaient maintenant: les maisons ne sont plus que des décombres, et les arbres mutil&s offrent de si tristes silhouettes! Je viens souvent là chercher du lait et du vin. j'ai un abri meilleur dans le chemin, pour la nuit: je le partage avec le cuisinier de mon escouade. Nous avons assez beau temps et je passe de bonnes journées. je vais me nettoyer au ruisseau qui sort de la fontaine. Celle-ci est bien intéressante. C'est un large bassin dont le fond n'est qu'un tapis de mousse très légère et d'une belle fraîcheur. On voit les petits trous par lesquels l'eau arrive, dans le fond. c'est là qu'on vient prendre l'eau pour la porter à Neuville et à la Targette pendant la nuit. 

 

4 juillet 1915

   Je vais à la messe le dimanche 4 juillet, et fais la Sainte Communion. C'est une consolation pour moi, et une source de courage. Mais il paraît que nous allons au repos et que nous devons être relevés de ce secteur demain matin. C'est une bonne nouvelle. Point ne sera besoin de retourner aux tranchées cette nuit!

 

5 juillet 1915 (lundi)

   Nous partons de bonne heure: les sections aux tranchées sont revenues, et nous quittons notre chemin creux et le pays d'Ecoivres. Nous faisons quelques kilomètres et montons dans des camions-autos qui nous attendent. Toute la division embarque. Nous roulons 1 heure et 1/2 ou 2 heures et on nous débarque à Houvin-Houvigneul. Nous nous reposons et sommes tranquilles. Nous couchons dans une grange. Auparavant j'ai été à l'église où j'ai assisté à une tardive et courte prière.

 

6 juillet 1915

   Nous goûtons un peu de tranquillité. Tout est vert et feuillu. Nous passons là cette seconde journée. Nous pouvons nous ravitailler facilement. Le village est agréable pour se promener.

 

7 juillet 1915

   Il nous faudra partir aujourd'hui. Nous faisons nos sacs. Les camions autos arrivent, et nous montons. Nous avions passé l'autre jour à Villers-sur(sir)-Simon. Je ne sais si nous n'y repassons pas. Nous débarquons à 5 kilomètres du petit village de Saint-Acheul, où nous arrivons bientôt. C'est tout petit et nous sommes ennuyés tout d'abord de ne pas y trouver de vin et d'épicerie.

 

8 juillet 1915

   Nous couchons dans une grange, chez le maire. le village est complètement perdu dans la verdure: il y a une maison par ci par là entre les arbres feuillus. A Montigny, village voisin, on peut se ravitailler. Les Chasseurs à pied y sont cantonnés.

 

9 juillet 1915

   L'Eglise de Saint-Acheul est toute petite aussi, montée sur le haut talus. Des prêtres infirmiers de la division disent leur messe tous les jours et il m'est facile d'y aller.

 

10 juillet 1915

   Comme brancardier je ne fais pas les marches que font les sections: je suis plus libre.

 

11 juillet 1915. Dimanche

   J'ai assisté à une Messe matinale et j'ai fait la sainte Communion. A 9 heures nous avons une Grand' Messe que je suis. Je suis heureux de voir la nombreuse assistance des camarades de ma Compagnie: ils étaient peut-être une cinquantaine. Le tantôt j'ai déposé mon calepin sur le relais du mur près duquel je couche, et quand j'ai voulu le reprendre il n'y était plus. Toutes mes recherches ont été vaines. j'en ai éprouvé une peine profonde, car mon carnet était plein de souvenirs de Louis et de Maman qu'elle-même m'avait donnés. De plus il renfermait toutes les notes que j'avais prises: je tenais tant au récit que j'avais fait du cimetière de Neuville! Et plus rien.

 

12, 13 juillet 1915

   J'ai cherché, j'ai demandé. Le chef a pris note de ma requête pour la faire lire par le sergent du jour;  mais personne ne me rapporte rien. Je suis comme un homme à qui on a tout enlevé et qui se trouve seul au monde. Mon calepin était mon camarade fidèle, et quand je l'ouvrais c'était une famille de souvenirs.

 

14 juillet 1915

   Nous partons vers 7 heures, et par des chemins tantôt creux et recouverts d'arbres, tantôt sur des collines, nous arrivons à Bernaville où nous passons la journée. Le pays est très joli.

 

15 juillet 1915

   Départ dans la matinée pour arriver non loin d'Ailly-le-Haut-Clocher. Nous cantonnons dans une ferme. Comme souvent, à cause des ivrognes, le cantonnement est consigné. Nous pouvons  cependant quelques camarades et moi nous soigner et aller manger des oeufs dans une auberge.

 

16 juillet 1915

   Nous quittons Ailly-le-Haut-Clocher dans l'après-midi. Le temps se maintient frais ce qui facilite la marche quand on a le chargement sur les épaules. Le paysage est magnifique, tout fait de bosquets d'arbres, de coteaux, de vallées, de jolis bois et de lointains. Au coin des chemins de petites chapelles et des statuettes. Nous avons blagué pendant notre marche, et le temps a passé plus vite. Nous entrons bientôt à Pont-Rémy. Les chasseurs (1ème et 4ème) de notre division arrivent dans la ville, leur musique en tête, qui joue la Marche Lorraine.

 

17 juillet 1915

   Toute la division embarque: ce sera notre tour cette nuit: nous allons partir pour l'Alsace ou la Lorraine sans doute. J'ai été à la Messe ce matin et j'ai communié. Ce sera impossible demain. J'ai été bien occupé aujourd'hui à refaire de mémoire mon carnet de route. Cela ne me ramène pas hélas les souvenirs de mon cher Louis et de maman.

 

18 juillet 1915. Dimanche.

   Nous devions embarquer à 1 heure du matin, et nous sommes partis à 5 heures.

 

19 juillet

   Neufchâteau. Nous avons passé à Amiens, Creil, le Bourget, Nogent-sur-Seine. Bar-sur-Aube ce matin à 1 heure, puis Chaumont, Bologne et Neufchâteau. Nous avons continué par Mirecourt, Dompierre, puis à Epinal, Nomesay???, Charmes et nous débarquons à Cinvaux???. Nous faisons 12 kilomètres sous le chaud soleil de l'après-midi. Nous traversons Rosières-aux-Salines, vieille ville intéressante. Nous arrivons vers 6 heures au cantonnement dans une ferme non loin de la Meurthe tout près de la voie ferrée et d'un canal.

 

20 juillet.

   J'étais fatigué hier soir en arrivant. Nous sommes ici à 15 ou 20 kilomètres de nancy et à 5 de Saint-Nicolas-du-Port où débarquait mon pauvre Louis au début de la guerre. Le pays est joli, accidenté de vallons et de coteaux; les villages aux toits rouges mettent une note gaie au milieu des vallons. Plusieurs ruisseaux maintiennent la fraîcheur. De grandes cheminées d'usines se dressent partout.

   Tous les jours suivants c'est le repos. Je vais à l'église de Rosières assez souvent: à la Messe certains jours et au Salut le soir. Elle est très belle, de style Renaissance, comme toute la ville, elle est de cette époque. Dans la journée j'écris, nous nous faisons photographier, nous prenons des bains dans la Meurthe même quand il pleut!

 

25 juillet. Dimanche.

   Assistance à la messe matinale, avec un camarade brancardier Le Go...??? et nous prenons le chemin de Saint-Nicolas-du-Port. Jolie ville et belle église qui la domine. Nous continuons sur nancy où nous arrivons sans peine grâce à une auto militaire qui veut bien nous monter. Nous visitons toute la ville: rue Saint-Dizier, place Stanislas, la cathédrale, une autre église, le parc Sainte-Marie et l'établissement thermal. Nous voyons encore l'église Sainte Evre et la Chapelle Ducale. A l'église Saint-Joseph, nous entendons les Vêpres. l'église Sainte-Evre est la plus belle de toutes les églises de Nancy avec sa merveilleuse forêt de colonnes, et la perspective de la place Stanislas est magnifique.  Dans la chapelle ducale je pense à Papa qui autrefois venait ici donner concert, alors qu'il était musicien au 69ème de ligne. J'achète là quelques souvenirs que j'enverrai ainsi que des images mortuaires très bien faites où je marquerai le souvenir de Louis. Nous rentrons à Rosières et les jours continuent de s'écouler comme précédemment.

 

30 juillet 1915

   Nous allons L. G. et moi à Hudivilles village qui a beaucoup souffert et nous continuons sur la ferme de Léomont dont les ruines fameuses dominent la plaine. Elle a été prise et reprise plusieurs fois, et tout n'y est que ruines malgré la forte épaisseur des murs faits de pierre dure. Des tombes çà et là. Nous arrivons ensuite sans encombres à Lunéville que nous visitons. La cathédrale ressemble beaucoup à celle de nancy. l'intérieur est très beau, les sculptures et les vitraux sont magnifiques.

 

1er Août 1915. Dimanche.

   Nous allons à une messe matinale deux camarades et moi et faisons la sainte-Communion. A la Grand'Messe, les soldats ne sont pas en foule. Dans l'après-midi nous allons à Saint-Nicolas-du-Port où nous assistons aux Vêpres. l'église gothique est ancienne; la grande nef est courbe ce qui produit un effet curieux, l'intérieur est beau: sculptures, très anciens vitraux, petites chapelles. A Dombarle nous admirons les usines, je n'avais jamais vu une si formidable installation. On y travaille la soude. Nous quittons la route à Dombasle, suivons le canal et rentrons par la gare de Rosières.

 

2 Août 1915

   Anniversaire de cruelles séparation! Nous changeons de cantonnement et nous allons à 1 Km dans une autre ferme. Toute la compagnie est là.

   Je suis contrarié que l'on nous fasse enlever les insignes du Sacré Coeur "Espoir et Salut de la France" que nous portons...

 

 

25 Septembre 1915

 

Nous montons vers les lignes en suivant les boyaux. Il est huit heures. nous traversons plusieurs crêtes, puis entre elles des ruisseaux. De l'artillerie en quantité. Nous franchissons un dernier cours d'eau, le ruisseau de Marson, et arrivons au pied d'un coteau: c'est là que nous devons attendre. Nous sommes sur le bord de la route qui longe le ravin de marson, à la borne n° 16 (Voir page 141, Verdun guide historique). je suis auprès du Major qui va avec le Capitaine. En ligne, l'attaque marche bien: voici plusieurs groupes de prisonniers boches qui passent dont l'un très nombreux. Tout le monde ici est radieux. des tirailleurs montent, puis des pièces de 25 sur des mulets, puis une batterie de 75. Les cavaliers du 5ème hussards (du 20ème Corps) suivent et narguent les boches en passant. c'est une fête. La Compagnie avance et attend que l'heure  sonne de faire son travail. Mais sur notre gauche un point tient toujours: c'est le fortin de Beauséjour, puis la butte du Mesnil, car le fortin ne tarde pas à être pr!s. Par là vive fusilladed: les balles passent au-dessus de nos têtes et les boches et les boches, arrivent aussi quelques obus  du côté  où nous sommes. De nouveaux prisonniers sont ramenés, j'avais pris un instantané des premiers. La pluis qui tombait fine est plus forte maintenant et la terre crayeuse, maintenant détrempée est glissante, presque impraticable. A la soirée, nous cherchons dans le coteau des abris pour la nuit. Nous en trouvons un solide avec lits de grillage superposés par 2, petit, mais bon. Nous pouvons manger et nous coucher. Quelle tranquillité pour nous ici pendant que les pauvres fantassins sur la terre mouillée dans la nuit attaquent et tiennent toujours.

 

26 Septembre 1915, Dimanche

   Journée calme pour nous. Tout le flanc du coteau où nous sommes est percé d'abris très bons et qu'il est presque impossible aux Boches de bombarder. Nous recevons des éclats. Des blessés passent sur de petites voitures brancards. Nos régiments du 20ème Corps et de la 153ème D. I. ont bien souffert: le 26ème s'est trouvé arrêté par les fils de fer des 3ème lignes allemandes devant les mitrailleuses et les crapuoillots; le 418 a été bien éprouvé devant le fortin.

 

27 Septembre 1915

   Des obus sont tombés non loin de nos abris mais ils peuvent très difficilement nous atteindre. le 11ème Corps sur la gauche et les Coloniaux sur la droite ont réalisé des progrès assez grands. les fortins du centre tiennent toujours. Nos pièces tirent ssans discontinuer pendant l'après-midi. Il y a là, dans le seul rayon d'un km où nous sommes un très grand nombre de batteries de tous calibres: 05 (65?), 75, 120, 255, et des obusiers de 220 que nous allons voir tirer. Quelques marmites tombent non loin du ruisseau de masson où sont nos 75, mais cela n'arrête pas leur tir. Je conduis le tantôt deux évacués de la Compagnie à Minaucourt. Nous prenons le boyau. derrière nous la cannonade reprend de plus belle, et les pièces plus éloignées nous claquent à la figure. La fusillade est très vive. Des marmites sont tombées sur le boyau que nous suivons près des pièces de 75. Il est éboulé, et tout noir sur une assez grande longueur. Je rentre vers 5 h.1/4. je m'attends à aller au travail mais le Major me dit de rester à me reposer. Tous ces jours j'ai écrit et reçu des lettres. Je me base au ruisseau de marron.

 

28 Septembre 1915, Mardi

   Le nombre de blessés est très grand. 

Les endroits où ont été travailler mes sections sont couverts et on n'arrive pas à les enlever assez vite. Ici beaucoup attendent sur des brancards que les autos ou les voitures les emmènent. Des morts sont là aussi qui attendent l'heure de l'inhumation. C'est triste à voir. Nos régiments se sont fait  décimer devant les positions boches. Nos hussards à cheval ont chargé. La division a beaucoup souffert. Les fortins tiennent toujours. Nos pièces envoient pourtant des rafales terribles. Je n'irai pas au travail ce soir, mais demain matin.

 

29 Septembre, Mercredi

   Je me lève vers 5 heures. Il pleut et nous sommes dans la boue. j'attends l'escouade que je dois accompagner et nous allons du côté des lignes. Nous prenons la piste que la Compagnie a commencée. Les équipes font des ponts pour traverser au-dessus des tranchées et elles aménagent la piste. les obus tombent en avant de nous. je vais du côté de nos anciennes lignes et des lignes des Boches. j'arrive à nos lignes: Les obus tombent assez près et ce n'est pas très prudent. Les brancardiers cependant roulent des blessés qui n'ont pas encore été enlevés. Des morts ça et là. Un pauvre hussard est là complètement mutilé: les bras et les jambes sont retournés et brisés. Le cheval est tout près, lué lui aussi. Plus loin un autre, qui n'a plus de tête: un obus sans doute la lui a broyée: c'est horrible. j'avance toujours: je voudrais aller dans l'ancienne 1ère ligne boche: je la vois au pied d'un coteau. je passe leurs fils de fer. des morts toujours: de l'infanterie, des zouaves ou tirailleurs. Que c'est triste de les voir! Des caissons démolis sont là. A gauche et plus loin, des cadavres de chevaux dans un espace assez restreint: c'est là que nos hussards ont commencé leur charge. Les marmites et les frisants (?) éclatent un peu partout. les tranchées des boches sont démolies et à demi-comblées. Ca et là des abris en bas dans la tranchée: leur ouverture est de la grandeur d'un rameau et il y a des portes en bois. Ils sont habités par les nôtres: les sapeurs du 10ème Génie, et des zouaves. Ils essayent de les déblayer chose peu facile. Sur le relais auprès des crénaux, des placards sont encore pleins de grenades. Tout est numéroté: c'était bien installé.  Je prends le chemin du retour car je ne veux pas laisser nos équipes seiles; et il ne fait ^pa bon ici. Des morts gisent çà et là; plusieurs tirailleurs sont endemble. Je remarque une petite tranchée située à l'intérieur de nos anciennes lignes et que les Boches avaient faite il y a longtemps quand ils avaient progressé. Un cadavre désséché est dedans: des morceaux d'uniforme boche sont éparpillés et on distingue les os des genoux et des coudes qui sont à nu. Je reviens à mon équipe. Une marmitetombe non loin de moi et je m'aplatis: les morceaux passent en sifflant... Les ponts se montent et l'heure du départ approche. Nous rentrons à notre cagna, dans nos abris à Beauséjour, borne 16. Mais voici que nous allons partir pour Minaucourt. Nous prenons le boyau, traversons Minaucourt et allons du côté des batteries, plus loin que le village. Nous sommes bien, dans l'abri d'une pièce, partie en avant. je ne vais pas au travail ce soir.

 

30 Septembre 1915. Jeudi

   Nous sommes plus tranqilles ici qu'à Beauséjour. Les avions boches reviennent assez souvent: un autre canon de 75 leur donne la chasse. J'écris et je reçois des lettres. je vais au travail le soir avec ma section. Nous partons vers 7 heures et suivons la route. Même travail qu'hier matin. Des blessés passent parmi lesquels un boche qui s'est rendu. Il parle français et vient du front russe. Il a averti que les siens doivent attaquer cette nuit en rampant. C'était vrai: en effet peu après nous entendons une grande fusillade: c'est cette attaque que les nôtres reprennent. je cause avec des zouaves qui nous apprennent que deux divisions de cavalerie ont passé du côté de Sainte-Marie de Champagne et de Sommepy. On ne sait trop ce qu'elles deviennent depuis la veille.

 

1er Octobre, Vendredi.

   Nous partons en fin de matinée pour beauséjour et nous commençons une piste pour le ravitaillement de l'autre côté de la ferme. Des obus à faible distance; l'un d'eux tombant sur la butte où sont les abris blesse ou tue quelques hommes cantonnés là, dont l'un roule sur la pente... A certains moment, il nous faut vivement nous coucher à terre, les obus éclatant près de nous.

   Le repas du soir est bon ordinairement et bien suffisant. Pour le matin, je tâche d'avoir des légumes pour augmenter la faible ration de viande que nous avons avec la soupe.

 

2 Octobre, Samedi.



23/08/2013
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