Kitara

Ploquin (Prosper) - Carnet 2

Carnet 2 (extraits)


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8- 11 janvier 1915


   Retour de permission le 19 décembre 1914... reprise de l'activité, camouflage des baraquements.
   8, 9, 10  et 11 janvier 1915 ,
à Hooge.

8 Janvier 1915
   Nous sommes partis ce matin pour réparer la route qui mène à Zonnelieke. Les pavés qui revêtent seulement le milieu de la route s'enfoncent dans les côtés formés de boue. La boue qui les recouvre et se trouve partout rend la route impraticable. Nous mettons des troncs d'arbres pour retenir les pavés sur les rebords. Après avoir fait le terrassier, je fais le paveur. Il faut être à la guerre pour faire ainsi tous les métiers. Je ne m'ennuie pas et le jour passe assez vite. Nous sommes cependant continuellement dans la boue. Les tantôt je vais à Fremesberg, hameau qui se trouve à quelques centaines de mètres. beaucoup de croix de bois sont là dans un champ où officiers et soldats ont été enterrés. Je fais une prière pour les morts. Dans l'après-midi nous allons nous réchauffer en prenant un bon café chez une personne qui habite près de notre chantier. Verloren Hock. Nous rentrons d'assez bonne heure. (Notre campement se trouvà Potyze). C'est fête ce soir en notre honneur. Double ration de vin, bonbons, oranges. Nous sommes assez bien nourris.



9 Janvier 1915
   Nous sommes retournés ce matin faire les cantonniers sur la route de (Zonneliecke???). travail très sale. Nous sommes continuellement dans l'eau et la boue. Seul le milieu de la route est dur; l'espace est peu large, et de chaque côté c'est beaucoup plus bas et plein de boue. des voitures se rencontrent et forcément tombent, ou ont beaucoup de mal à s'arracher.. Dans l'après-midi nous apprenons qu'un camarade de la compagnie a été tué par un obus à Hooge. Pauvre malheureux!  Et nous devons y aller demain!
   Il a plu beaucoup aujourd'hui. dans la journée nous avions pris du café chez les habitants du village; cela devrait bien me dérhumer. Notre ordinaire est toujours bon, c'est aussi en l'honneur de notre arrivée. Nous avons un quart de vin chaque jour et la bière est facile à se procurer.

10 Janvier
   Nous sommes allés ce matin à Hooge travailler aux baraquements. Le temps est beau et les aéros volent. Ce sont des Boches. Ils vont nous faire repérer par leur artillerie. Au dessus de nous les obus sifflent et vont tomber à 1 km du côté de nos batteries. Plusieurs marmites éclatent à quelques centaines de mètres de nous. Puissent-elles ne pas se rapprocher! Je transporte des planches, puis des branches qui serviront à  masquer les toits de nos baraquements. Les "miaulants" sifflent toujours au-dessus de nous et notre 75 répond ferme. Je vais voir après déjeuner si je trouverai quelques amis parmi les soldats du 135ème qui sont au repos aujourd'hui. Je ne trouve personne dans le bataillon qui est près de nous. Pendant l'après-midi, mêmes émotions que le matin. Quel triste Dimanche encore aujourd'hui! Où sont-ils ceux de l'an passé?

11 Janvier
   Journée bien mouvementée. ce matin retour à Hooge pour continuer nos baraquements. Tout va bien d'abord, chacun est occupé à son travail. Mais voilà que vers 9h des shrapnells éclatent au-dessus de nous coupant la tête des arbres: les branches retombent sur nous. Nous nous abritons derrière de gros arbres, nous blottissant entre eux et le baraquement. Voici d'autres sifflements suivis aussitôt des mêmes explosions: d'autres arbres sont tranchés au sommet par les obus. Notre situation n'a rien d'enviable; et combien cela va-t-il durer! deux pièces nous bombardent: nous entendons distinctement le coup de canon, puis aussitôt le sifflement et l'explosion. Nous nous serrons les uns contre les autres auprès de nos arbres et personne n'est bien fier. D'autres rafales arrivent: un obus tombe tout près d'un bout du baraquement voisin de celui à côté duquel nous sommes, presqu'à l'endroit semblable à celui où nous nous trouvons. Il crible la cloison de shrapnells et un adjudant du 77ème qui se trouvait à l'intérieur est légèrement blessé. Plusieurs s'en vont plus loin, au bout des baraquements, ils n'y sont pas plus tôt rendus que les "miaulants" éclatent de ce côté. pendant ce temps des marmites tombent dans la direction de nos pièces, et aussi sur Hooge. Nous voyons la grosse fumée noire ainsi que la terre monter en une grande colonne, puis entendons les formidables explosions. cependant les shrapnells se taisent maintenant. Nous attendons encore un peu, puis nous continuons notre travail. les marmites passent toujours au-dessus de nous pour tomber du côté d'Hooge. Les deux avions qui hier matin nous ont repérés en cherchant les batteries nous ont valu ces moments angoissants. Pendant l'après-midi nous achevons le travail commencé: l'Infanterie pourra venir en ces abris mal situés pour quelques-uns, et déjà repérés!


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du 27 janvier 1915 au 2 février
A Hooge
construction d'abris, de baraquements et de tranchées

27 Janvier 1915
  Nous allons au passage à niveau de la route qui mène à Hooge pour faire des abris et réparer la route. des shrapnells éclatent. Serons-nous tranquilles aujourd'hui? Dans la matinée je vois Grolleau du 135ème qui a été blessé. Nous parlons un instant ensemble. Après déjeuner nous allons voir les pièces de 120 qui sont à 200 mètres de nous. Un artilleur nous donne quelques explications. dans l'après-midi continuation de l'abattage d'arbres. Nous parlons de l'attaque allemande d'avant hier: ils ont réussi à perdre environ 300 hommes. Il était temps que la fusée éclairante paraisse: les Boches étaient à 20 mètres des réseaux. Ils devaient réattaquer hier: les commandants ont pris leurs précautions: il y avait hier soir un va-et-vient inaccoutumé sur les routes et l'artillerie est sur ses gardes. Le bruit court que les Boches ont l'intention d'attaquer ces jours-ci.

28 Janvier 1915

   Nous sommes allés ce matin aux abris près du passage à niveau pour continuer le travail d'hier. Nous creusons un abri de 2m 50 de profondeur qui sera garni de grosse tôle ondulée, puis de terre. Nous allons déjeuner dans une ferme avec le sergent A. et quelques camarades. On nous sert beaucoup de viande, des pommes de terre et une sauce. c'est un bon déjeuner qui nous réchauffe et vaut mieux que le maigre repas d'hier. Un de nos ballons captif survole Poperinghe et sonde le terrain; mais un ballon allemand est élevé aussi dans le lointain. Nous ommes tranquilles, aucun obus ne trouble notre repas, mais notre travail est fatigant. Il a fait grand froid toute la journée. La nuit sera très froide aussi.

29 Janvier
   Continuation des travaux à Hooge. Nous sommes dans un endroit plein de trous d'obus et fréquemment bombardé. Ce n'est pas intéressant d'être toujours sur le point de recevoir des obus. Nous sommes tranquilles dans la matinée. Nous allons déjeuner dans une ferme un peu éloignée où nous cuisinons en attendant. La ferme est occupée par les artilleurs de 120 long, et les officiers nous font masquer prudemment à cause des aéroplanes qui nous survolent. pendant l'après-midi nous sontinuons: nous sommes troublés vers 2h par quelques obus; puis vers 3h 1/2 des shrapnells et des gros percutants nous font mettre à l'abri dans les tranchées. Nous repartons pour le cantonnement vers 4h. De grosses marmites sont tombés sur Hooge et ont fait des morts et des blessés.

30 Janvier 1915
   Suite de nos travaux à Hooge. Nous sommes assez tranquilles dans la matinée: des shrapnells éclatent cependant dans le bois voisin. Des avions profitant du soleil volent aussi. Nous allons déjeuner dans une ferme en ruines. Pendant l'après-midi nous continuons les réseaux. Comme hier, le fil barbelé est gros et dur et nous écorche les mains. Les obus qui avaient l'habitude de venir vers 1h 1/2 ne nous arrivent pas et nous jouissons d'une bonne tranquillité. Vers 3h 1/2 des shrapnells éclatent au-dessus du bois qui est à notre droite, et les fusées tombent à 30 m de nous dans notre direction. Un camarade reçoit de la terre dans l'oeil. Il ne fait pas bon là: nous quittons la haie près de laquelle nous nous étions adossés pour nous masquer aux avions allemands qui sondaient le terrain et gagnons les tranchées voisines. Plusieurs rafales arrivent du côté du bois, et deux fusants éclatent à quelque distance d'où je suis, au-dessus de quelques camarades qui s'abritent dans la tranchée: je prends un croquis pendant ce temps, tout en étant toujours prêt à descendre au fond. Le bombardement semble terminé pour l'instant. Nous prenons nos outils et coupons à travers champs pour arriver à la route. j'ai reçu ce soir une 2ème lettre de Mr le Curé et une de Jablin. cela m'a fait plaisir. Les baraquements que nous avions construits pour l'infanterie sont paraît-il à demi-démolis, et beaucoup de fantassins y ont été blessés. Que c'était imprudent de construire là.

31 Janvier 1915
   Nous sommes retournés à Hooge. Il s'agit de finir les réseaux et l'endroit qui nous reste est le plus dangereux. Le temps est froid et il neige abondamment. Une rafale de 105 , percutants, arrive et quelques obus éclatent non loin. Nous nous masquons dans les tranchées. Nous continuons nos réseaux malgré la neige qui nous cingle avec force, poussée par le vent; nous tâchons de finir avant la soirée. Nous allons déjeuner dans une ferme. Les obus éclatent à 300 mètres. Nous retournons à notre travail qui marche grand train malgré la neige. Le temps devient meilleur et nous finissons vers 3 h. A ce moment nous entendons une attaque sur Zillebecke. La fusillade crépite fortement et les artilleurs font un formidable vacarme. Nous quittons vers 4 h sans attendre plus longtemps les marmites qui arrivent tous les jours à cette heure. j'ai reçu ce soir une lettre de maman. Nous aurons paraît-il repos demain.


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Hospitalisation, nouvelle permission  retour au front

27 mai 1915
A Boesinghe, près du canal de l'Yser



   Mes notes suivantes ont été refaites de mémoire jusqu'au 16 Juillet 1915, mon carnet de route m'ayant été volé le 11 Juillet!

27 Mai 1915, Compagnie 9/7
   J'ai quitté Angers le 27 Mai pour la Belgique. Nous sommes restés quelque temps au Bourget d'où j'ai très bien vu Paris et le Sacré-Coeur de Montmartre. Il protège en effet la capitale. Il est tourné du côté de l'ennemi. Nous passons par Abbeville, Dunkerque où nous stationnons encore quele temps. Nous débarquons à Bergues. La petite ville est jolie entourée comme elle l'est de vieilles fortifications. Nous franchissons la frontière le lendemain après avoir cantonné à Rexpoede. La Compagnie 9/7 où nous allons est au Lion Belge, petit village situé au-delà de Oostvleteren, entre cette localité et Westen. En arrivant, le capitaine nous interroge au sujet de nos compagnes et de nos blessures. Les travaux que la Compagnie effectue consistent en travaux barbelés et tranchées toujours faits la nuit. Nous allons du côté de Juischoote pour faire des réseaux. c'est le 2 ou 3 Juin. Nous sautons tranchées et boyaux avec les piquets sur nos épaules. Les fusées éclairent le triste paysage et les balles sifflent toujours. Nous travaillons jusqu'à deux heures et revenons au cantonnement qui est distant de 6 ou 7 kilomètres. Nous sommes assez heureux au Lion Belge: nous pouvons nous ravitailler assez facilement: un comptoir militaire passe de temps en temps. Il fait chaud et nous installons des toiles de tente pour nous faire de l'ombre. Nous retournons au travail dans les mêmes endroits. Nous sommes cette fois auprès de quelques maisons démolies où la voiture de piquets et de fils de fer s'est arrêtée. c'est un soulagement pour nous quand l'heure du départ approche: ce n'est guère intéressant d'entendre toujours passer les balles. Je retourne le surlendemain, mais cette fois, c'est près du canal de l'Yser non loin de Boesinghe que nous devons faire nos réseaux. Nous sommes arrêtés en route par des shrapnells. Nous approchons des lignes. Comme toujours notre vieille voiture fait un tapage infernal sur la route et doit attirer l'attention des Boches. les balles sifflent déjà. Nous nous arrêtons sur le chemin, car le sergent ne connaît pas trop l'endroit où nous allons travailler. Nous partons ensemble: lui, un autre sapeur, un brancardier et moi pour tâcher de reconnaître. Nous nous arrêtons au carrefour de la route qui mène à Boesinghe. Le sergent s'en va avec un autre vers les tranchées pour se renseigner. les balles sifflent sur la route qu'elles prennent en enfilade, et qu'elles frappent aussi. Elles buttent dans la maison à demi démolie où nous nous abritons. Nous attendons longtemps ceux qui sont partis; ils reviennent enfin mais ils n'ont pas trouvé le lieu cherché. Nous repartons ensemble et suivons plusieurs chemins. Le plan que possède notre sergent est mal fait et il lui est impossible de s'y reconnaître. J'aperçois un abri éclairé dans lequel nous entrons. Il demande des renseignements aux téléphonistes d'artillerie qui sont là presque tous endormis. Leur abri est fait de tôles ondulées et arrondies et il est confortable; on y voit des gravures de Joffre. Nous repartons: l'obscurité nous gêne et les balles continuent leur sifflement. Nous marchons en avant et arrivons aux tranchées de 2ème ligne occupées par des chasseurs. Nous les dépassons et allons à découvert inspecter le terrain en avant. ce n'est pas l'endroit cherché. Nous revenons sur nos pas; les fusées nous éclairent et nous font peut-être apercevoir par les Boches qui sont à nouveau à 150 mètres, derrière les arbres du canal que nous voyons très bien. Nous suivons un chemin qui travers des champs de blé, et les balles nous suivent très serrées: on doit nous voir. Nous retrouvons notre équipe: ils sont tous à plat ventre dans le fossé: les balles passent à cet endroit en rasant la route. Comme il est impossible de faire mieux nous déchargeons nos piquets et revenons par la route de Boeringhe. Nous montons dans la voiture quand nous sommes nous sommes hors de danger. Nous traversons Elverdinghe dont l'église est toute démolie, puis Westen. je n'ai jamais été tant secoué. Nous arrivons à 3 heures du matin à notre cantonnement. Il est question de lancer une passerelle sur l'Yser et de faire un rameau pour y arriver. Ce sera bien risqué. Quelques camarades commencent le travail.


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22, 23 et 24 juin....
 jusqu'au 2 août 1915

Près de Neuville
Le cimetière comme abri....

22 Juin 1915
   La vie est toujours la même dans nos trous. je n'ai point attrapé de parasites et pourtant les soldats d'infanterie qui étaient là avant nous en avaient. Le temps est toujours chaud. Dans la soirée nous assistons à un triste spectacle: quelques coups de mitrailleuses en l'air: nous regardons, deux avions sont là: le français a piqué du nez, puis tombe ainsi verticalement. C'est terrible à voir. puis voilà que le moteur et l'aviateur se détachent et tombent, pendant que les ailes descendent lentement en tournoyant. Cela nous met la peine dans le coeur. Nos 75 envoient alors une raclée aux Boches et nous crèvent les oreilles. Au soir, je vais avec mon escouade. Notre travail sera de couper une route par une sape à une courte distance d'un poste d'écoute de 1ère ligne boche. Nous arrivons: c'est au bord du cimetière de Neuveille St Waast. Je vois très bien l'arbre près duquel est construit leur poste d'écoute, le nôtre est en face  sur le même boyau, le boyau où nous sommes, il y a peut-être 30 mètres entre les deux postes. Notre sergent Philippe qui a besoin de quelqu'un me prend avec lui, puis il met le travail en chantier, travail déjà commencé d'ailleurs. Je le suis: nous allons au poste de commandement: nous prenons un petit boyau qui nous conduit dans le cimetière: c'est là. Nous descendons quelques marches, j'aperçois le commandant et quelques officiers qui prennent leur repas. Ils sont logés au fond d'un caveau funéraire; au-dessus une chapelle à demi démolie dresse sa triste silhouette. Les Boches ont ainsi fait de tout le cimetière: creusé des boyaux et vidé les tombeaux pour s'y loger. cependant le commandant et mon sergent discutent: depuis plusieurs jours on entend piocher au dessous: ne seraient-ce point les boches qui feraient des rameaux de mine? Le sergent s'en va écouter au fond d'un autre caveau voisin. pendant ce temps je jette un coup d'oeil sur le triste cimetière. c'estlugubre, et l'odeur de poussière se mêle à l'odeur de chaux. Devant moi, près du caveau du commandant, je remarque une large tache verdâtre dans le côté du passage: c'est sans doute une tombe qui a été coupée. Les fusées que lancent les boches descendent lentement et viennent s'abattre souvent dans le cimetière: c'est alors un spectacle difficile à décrire: des chapelles à demi démolies qui se dressent toutes blanches dans la nuit, des silhouettes d'arbres mutilés, des tranchées de sacs à terre, aux créneaux desquelles on veille. Le sergent m'appelle et m'envoie chercher le capitaine: on entend frapper: je m'en suis moi-même rendu compte. Quelle horrible perspective de se voir ainsi prêt à sauter à chaque instant! Je m'en vais le plus vite possible dans le boyau encombré comme toujours. pas d'obus comme il en tombe souvent dans la traversée de Neuville. J'enjambe des dormeurs, je cours quand je peux, mais le chemin est long. J'arrive enfin au Chemin creux et demande partout le capitaine. Il n'est pas là, il est paraît-il allé du côté du cimetière. Déception, et peine perdue! Je charge deux camarades de le prévenir dès qu'il sera de retour, et je repars au cimetière. j'arrive essoufflé et n'en pouvant plus. je rends compte de ma mission au commandant puis au sergent étonné de me voir sitôt revenu. Couché au fond d'un caveau, il écoute toujours. Je me repose là quelque temps avec les mitrailleurs. Une odeur fade monte de partout et nous sommes allongés dans la pousiière du fond des tombeaux. Dans le caveau voisin le sergent des mitrailleurs est couché de tout son long. C'est là qu'il loge et il y est entré avec assez de contentement tout à l'heure. Il est vrai qu'il y est bien abrité. Au dehors il tombe une pluie fine. Etant sorti pour suivre mon sergent, je m'abrite sous ma toile de tente et dors à moitié. Je suis en sueur et mon petit flacon de rhum me rend service avec l'eau que j'ai dans mon bidon. Il est bientôt l'heure de quitter le travail et l'équipe s'en va. Nous suivons par derrière, le sergent et moi. Les obus tombent sur les boyaux comme souvent à cette heure. A mi chemin un blessé est là, se tenant à peine. Un obus est arrivé sur sa tranchée en enterrant plusieurs de ses camarades. Nous lui donnons quelques soins. Il est blessé par les éclats à la cuisse et à la fesse. Le pansement est très difficile à faire tenir, mais enfin nous le réconfortons et je lui donne un peu de rhum. Je vais voir l'endroit où sont les autres: l'obus est tombé en faisant écrouler les abris de la tranchée. ceux qui sont là n'ont pas le courage de porter secours à ceux qui sont atteints. je les envoie chercher leurs brancardiers, et prenant un outil je passe au dehors du boyau obstrué, pour faire ce qui est le plus utile. l'endroit est mauvais, les obus tombent aux alentours. Il est difficile d'y voir clair la nuit; les fusées cependant font une certaine lumière. Je prends mes ciseaux et cmmence à couper les habits d'un malheureux blessé après avoir tranché ses cuirs et équipements. Sa jambe est brisée en plusieurs endroits et il est impossible de la soulever pour lier la bande du pansement. De ses plaies je retire des morceaux de bois et de paille rentrés avec les éclats et j'essaie en vain d'arrêter le sang. J'enlève ma cravate et j'essaie de la rouler autour de la jambe pour arrêter le sang. Mais il y a des plaies et des fractures en plusieurs endroits, et le pauvre blessé ne peut supporter ce bandage. Je suis obligé de l'ôter. dans les alentours les obus tombent. Je partage un pansement et essaie de recouvrir les blessures nombreuses et mauvaises. Enfin je le reconsole et lui fais partager avec un autre gravement atteint aussi ce qui me reste de rhum. Leurs camarades se sont mis au travail et ont enlevé la terre qui recouvrait les malheureux. Je m'approche d'un autre qui ne donne plus signe de vie. Rien à faire sans doute. Mais voilà les brancardiers demandés , C'est ce qu'il y a de mieux. Je leur laisse le sblessés et retrouve le sergent qui est là. Nous rentrons nous reposer dans nos abris.

23 Juin 1915
   Le réveil est toujours pénible pour nous, cependant nous avons une bonne nouvelle depuis la veille. Nous aurons à tour de rôle trois jours de repos et trois jours de travail. Ma section doit partir ce soir. c'est un vrai soulagement. Je prépare mon sac. Mais à l'heure du départ on vient me chercher pour aller trouver l'infirmier. Que me veut-il? Il me dit que je suis maintenant brancardier, l'un des nôtres ayant été blessé la veille au soir. Je le remercie d'avoir pensé à moi et d'avoir tenu compte de ce qu je lui avais dit au sujet de mon emploi de musicien en temps de paix. mais il faut que je reste et je n'irai au repos que dans deux jours; c'est une déception pour moi, enfin à la volonté de Dieu. je vais avec une autre équipe qui continue le travail de la sape dans la route que mon escouade faisait la veille au soir. Je conduis les travailleurs qui ne connaissent pas le chemin. En arrivant nous voyons le cadavre d'un fantassin étendu là. Il a été tué dans la journée par un obus tombé sur le parapet ou étouffé par l'éboulement. La mort plane partout. Cela nous cause une mauvaise impression. mes camarades ne prennent pas autant de précautions que ceux de la veille et ils se masquent à peine quand les fusées les éclairent. des sentinelles fouillent et regardent continuellement le talus qui surplombe la route et le travail; l'un de nos travailleurs grimpe là, à hauteur, et la tête à fleur de terre il inspecte. Les boches viennent paraît-il voir ce qui se passe. De fait j'aperçois quelque chose qui se déplace. j'en fais part à la sentinelle qui est tout près de moi: elle a eu la même impression. d'autres aussi ont vu quelque chose. le sergent bombardier averti lance à la force de son bras plusieurs pétards de cheddite qui explosent sur le talus avec un bruit de mince ferraille, rappelant l'explosion d'un obus de 77. Il ne vient aucune riposte et nos travailleurs continuent. Un quart d'heure plus tard on lance encore plusieurs pétards: un boche se tiendrait paraît-il dans un trou d'obus. Dans la suite rien d'anormal, les fusées boches viennent tomber près de nous. C'est à peine si les sapeurs se baissent. Chacun trouve étonnant que les boches qui doivent avoir une tranchée coupant la route comme notre sape, ne tirent pas. les fusées, qui éclairent les tranchées et les murs percés et démolis, nous découvrent un tableau féérique et inimaginable. C'est la tristesse à son paroxysme dans un décor sauvage. Comme toujours et partout c'est la même odeur plus ou moins forte de pourriture et de chaux. Nous rentrons vers 2 heures dans la nuit. Tout s'est bien passé pour nous.

24 Juin 1915
   Dans la journée les obus éclatent non loin du Chemin Creux et à plusieurs fois des éclats tombent près de moi: l'un à 1 mètre de mon pied. Nous retournons à notre travail le soir; mais en arrivant voilà qu'une attaque boche se déclenche: c'est une fusillade nourrie et les balles rasant les parapets frappent les murs démolis. On ordonne aux fantassins qui sont dans les boyaux de s'équiper, et nous nous rangeons le plus possible: je rentre avec l'un d'eux dans un trou creusé dans le côté du boyau. L'attaque persiste, les obus tombent sur les arrières et les boches sont arrosés de 75. Le soldat près de qui je suis s'inquiète de cette attaque et craint qu'on ne puisse toujours la repousser. Pourvu qu'ils n'envoient pas de crapouillots dit-il. Cet engin est plus terible que les obus et tombe souvent en plein milieu de la tranchée. Nous ne sommes pas rassurés, ni lui ni moi car on en reçoit de tempe en temps dans l'endroit où nous sommes. Et voilà qu'un sifflement prolongé se fait entendre, suivi d'une formidable explosion qui ébranle la terre. c'est un crapouillot qui est tombé à une courte distance. c'est terrible d'être ainsi sous le coup de la mort qui peut venir à chaque instant, et de quelle manière8: ces jours derniers l'une de nos tranchées recevait la tête d'un de nos soldats projetée par un crapouillot à une distance de 200 à 300 mètres. Douze minutes plus tard, un autre sifflement et une autre explosion. cette fois l'engin meurtrier est tombé plus loin. Cependant la fusillade est moins violente et elle cesse bientôt. Nous retournons alors à notre travail. Toujours des fusées, et des balles qui passent au-dessus des parapets. le travail quoique dur a été mené rondement et il s'avance. Rien d'anormal: comme toujours les sentinelles veilles. Nous revenons vers le travail terminé. Les boyaux sont bombardés de temps en temps, et il ne fait pas bon y passer. Nous entendons sur la droite une attaque à la grenade: ce sont je crois les chasseurs qui attaquent.





25 Juin 1915
   A mon réveil, je pense comme toujours à mon bon cher Louis que je n'aurai plus le bonheur de retrouver ici-bas, et à mes bons Parents, et je suis bien attristé. Nous avons encore une séance de travail, et demain matin nous irons au repos. Ce n'est pas de trop: j'en ai assez à la fois des tranchées, c'est aussi une vraie fatigue de tête et une contrainte. Des avions comme toujours volent dans la soirée. Le temps s'est mis à la pluie, depuis la veille, et les boyaux qui étaient déjà pleins de boue hier soir sont impraticables ce soir. Nous allons au travail dans un autre endroit. Je suis l'équipe mon brancard sur l'épaule, mais c'est à peine si je puis me tenir debout tant le sol est glissant et le boyau plus creux au milieu. Je m'appuie sur  les parois du boyau avec mon autre main et mon coude. Après avoir attendu longtemps l'infanterie et des équipes de travailleurs à défiler et à trouver leurs boyaux ou tranchées, nous arrivons enfin à notre travail. c'est une sape qu'il faut continuer: elle mènera d'une tranchée de 2ème ligne à une de première ligne. Les officiers d'infanterie veulent faire travailler les sapeurs à découvert afin qu'ils puissent avancer davantage. Nous sommes dans les champs ravagés depuis quelque temps où poussent de grands brins éclaircis: ce sont peut-être des betteraves montées. Par intermittence les fusées éclairent le tableau qui ici comme ailleurs est d'une infinie tristesse: des cadavres de fantassins sont là dans l'herbe, dans la position de tirailleurs qu'ils avaient pour avancer. Ils ont encore le sac au dos. Cà et là, à la lueur des fusées on en aperçoit dans les champs, ils sont là depuis les premiers jours de Juin, lors de la dernière attaque. Pauvres petits soldats! si leurs parents les savaient là en ce moment! Je pense à mon pauvre petit Louis mort comme eux...
   Nous apercevons les lignes boches à la lueur des fusées: nous n'en sommes pas éloignés: dans la journée on distingue paraît-il les travaux qu'ils ont faits dans la nuit. Quelques-uns nous disent les voir d'où nous sommes. C'est très possible.
   Nous sommes tranquilles là; des balles passent souvent cependant. Nous quittons le travail vers 1 heure et demie, nous allons maintenant partir au repos. Nous rentrons au Chemin-Creux, je ne puis plus arriver avec mon brancard ce qui m'empêche de garder mon équilibre. Je mange un peu et nous partons.
 
26 Juin 1915
   C'est la pointe du jour. Nous ne suivons pas les boyaux qui sont pleins d'eau et de boue: nous marchons à côté. Il fait du brouillard, ce qui empêche les boches de nous voir. Quel changement et quelle paix à mesure que nous nous éloignons des lignes. Il y a ça et là des douilles d'obus et des débris, qui indiquent les emplacements de nos pièces avant notre avance du 9 mai. Mais plus on va, plus la végétation nous emble belle, et plus notre coeur devient léger, presque gai. Nous nous arrêtons dans un moulin pour faire remplir nos bidons de vin, et arrivons bientôt, fatigués par la marche et le sac, au lieu de notre cantonnement. c'est un chemin creux aussi, et nos logements sont des trous creusés du côté du talus opposé aux lignes et recouverts de toiles de tente. C'est très peu confortable, mais nous nous trouvons bien en arrivant de là-bas. Il fait grand chaud et nous n'avons d'ombre que sous nos toiles de tente qui ne nous garantissent pas des mouches. Nous trouvons facilement du lait  des oeufs et du vin à Ecoivres: le bourg est à 300 mètres du cantonnement. Nous sommes à 1 ou 2 kilomètres d'Acq et un peu plus rapprochés de Mont Saint-Eloi. Des obus viennent dans notre direction et l'un d'eux tombe à 300 mètres. Nous croyons n'avoir plus rien à craindre. Mais cela ne dure pas et nous sommes tranquilles. Je vois Mr Mabileau qui est cuisinier et reste toujours là.

27 Juin 1915
   Dimanche. j'ai été à la Messe ce matin à Ecoivres et j'ai fait la Sainte Communion. Je me suis nettoyé et changé hier. Nous nous trouvons bien.

28 Juin 1915
   C'est notre troisième jour de repos et le dernier. Rien de bien nouveau. j'ai vu Lebeaupin du Pré et si j'avais eu le temps je serais allé voir Chevet qui était par là. j'ai été très occupé à me nettoyer de la boue des tranchées qui sur ma capote et mes bandes molletières était plus tenace que la peinture à la colle. c'est à peine si j'y suis arrivé. Nous repartons le soir vers 11 heures: il nous faut 2 ou 3 heures pour aller là-bas: nous ne sommes d'ailleurs plus dans le même secteur. Nous avons fait 500 mètres quand je m'aperçois que dans l'obscurité j'ai oublié ma toile cirée. Je ne puis la laisser: elle me serai volée, comme l'a été le couteau qu'un camarade m'a prêté, et d'ailleurs elle me sert pour me coucher par terre dans les abris. Je demande le chemin à l'Adjudant qui me l'explique: c'est le boyau de bray, le boyau des Alliés, le boyau des Cavaliers, le boyau de Rietz, et notre place est dans la parallèle 4. Je reviens, trouve ma toile cirée sur un fagot où je l'avais laissée et retourne. Je ne sais trop où trouver le boyau de Bray: il fait nuit et je ne connais presque pas la route. Je demande à un soldat que je rencontre, mais je ne puis trouver le chemin, et j'arrive au bout d'un certain temps dans un village dévasté, près de grandes maisons bombardées. Je me reconnais à la gare: c'est Maroeuil. Je me croyais plus loin que cela, mon chemin est encore long, et je ne le connais pas. En traversant Maroeuil détruit, les rats s'enfuient de tous côtés. Je remplis mon bidon à une pompe et prends la route de Neuville-St-Vaast au lieu de descendre dans un boyau plein de boue où nous étions passés le premier jour.

29 Juin 1915
   Le jour commence à venir. Aux territoriaux qui gardent les carrefours du boyau, je demande ma route; quelqu'un me renseigne, mais il est plus difficile de s'y reconnaître ici qu'à Paris: ce ne sont que boyaux qui se croisent, tous plus ou moins semblables, plus ou moins écroulés, habités, et ayant cependant chacun leur nom. Des fils téléphoniques sont fixés à l'intérieur des parois, chacun avec une marque. j'y descends, car il est imprudent de rester sur la route: un obus est vite arrivé. j'avance et me rapproche enfin de la route d'Arras à Béthune et j'arrive à la parallèle 4. Le chiffre est là sur des pancartes. mais je n'y trouve personne. Comment cela se fait-il? Je traverse la route sous le Pont de pierre afin de voir si les sections seraient de ce côté. Rien. je reviens et continue plus loin mes recherches. je repasse plusieurs fois la route sous des ponts et des galeries que les Boches ont creusées. je remarque l'une d'entre elles qui est vraiment bien: elle a 20 ou 30 mètres de longueur, et sa voûte est gothique. Je me figure les boches ou leurs officiers passant ou s'abritant là-dedans lors de nos bombardements. Ils ne craignaient rien. Mais je ne trouve pas les miens. Je passe dans le hameau des Rietz et fais 100 mètres sur la route de Neuville. Ce ne doit pas être bien prudent, car tout est désert, et quelques chasseurs seulement sont là dans le bout d'une tranchée. Ils n'ont pas vu de Génie par là. Je reviens sur mes pas, et voilà que j'aperçois l'un de ceux qui sont partis avec moi cette nuit. Il est venu remplir son bidon aux tonneaux d'eau derrière le talus: les sections sont dans un boyau, en arrière à l'entrée du village. Toutes les maisons sont démolies, les charpentes descendues et broyées, et de chaque côté s'étalent des monceaux de décombres et d'objets brisés. j'ai dépassé la barricade de l'entrée du village. Quel triste coup d'oeil. Tout est désert. Un officier de chasseurs est cependant là avec son ordonnance dans une maison qui garde encore sa forme. Je me suis rendu à une autre barricade qui coupe la route au milieu du village détruit. Tout n'est que décombres partout. la bataille a dû être terrible. Je reviens et trouve les sections. je regarde les pancartes du boyau: Parallèle 4 bis. Je ne m'étonne plus de mes recherches. On m'avait mal renseigné.
   Nous sommes dans un boyau qui de place en place contient de très profonds et grands abris. Ils ont été creusés par les boches dans ce boyau qui leur servait de tranchée. La plupart sont occupés. J'en vois un dans lequel il n'y a personne: peut-être aussi parce qu'il est encombré. Il est plein de bouteilles vides, de papiers et de paille sale et pourrie. Par contre, c'est l'un des plus solides. Je vais avertir mon camarade qui n'a qu'un mince trou pour se loger et nous nous mettons à nettoyer. D'autres viennent, et nous sommes déjà quatre. Nous faisons de notre mieux et bientôt nous avons un bon et bel abri. Il est utile, car les obus tombent assez près de notre tranchée; nous ne craignons qu'une chose, c'est que l'un d'eux rentre par l'ouverture, qui fait face aux lignes puisque les Boches l'avaient creusé pour eux. Le plafond est garni de planches solidement appuyées sur des soliveaux étayés par des bois de mines. Le plancher est à 1 mètre 50 ou 2 mètres dous terre, ce qui fait qu'avec la hauteur de 2 mètres que nous avons intérieurement nous fait descendre à 4 mètres. La grandeur intérieure est de 2 mètres sur 4 mètres 50. Nous pourrons reposer à l'aise sur une lègère couche de paille propre que nous avons trouvée. Le travail que les sections ont à faire n'est ni loin ni trop dangereux et quelques équipes ont à peine besoin de brancardier. Je pensais passer là la deuxième partie de la nuit prochaine tranquillement, et voilà que l'adjudant voyant que pour le travail ma présence n'était pas utile, m'envoie à notre cantonnement chercher des outils. Ce n'est pas mon affaire, et d'autres pourraient y aller mais je m'exécute; je devrai être de retour demain matin.
   Quelle corvée avec de pareils boyaux, pleins d'eau et de boue! et l'adjudant qui veut que je revienne de nuit! Il me faut compter 7 à 8 kilomètres d'ici les voitures qui sont à 1 km 500 de l'endroit où nous nous sommes reposés, et je ne connais pas le chemin, puisque je ne suis pas venu par là. Je pars; c'est à peine si je puis tenir debout tant c'est mouillé et glissant. Il va bientôt faire nuit et je ne pourrai plus voir les pancartes des boyaux. Mon itinéraire est: le boyau des Rietz, le boyau des Alliés, des Cavaliers, et le boyau de Bray. C'est interminable. j'erre un peu, car plusieurs boyaux se croisent. Je ne me vois pas encore arrivé et j'en éprouve un gros ennui. Je sors enfin du boyau de Bray, mais où prendre Ecoivres et le chemin creux: j'ai passé par là dernièrement mais à travers champs, et il fait nuit noire. Je marche et arrive à des prés très mouillés et à un ruisseau. pas de pont nulle part. Il y a à des troncs d'arbres cependant, et je travers à genoux. j'arrive à un talus. C'est la voie ferrée: par là je parviendrai toujours à la gare de Mont Saint-Eloi qui est assez près de notre chemin. Après avoir parlementé avec des gardes voies, j'arrive enfin. Je n'en puis plus. Je vais me coucher et j'irai demain aux voitures chercher les outils dans le chemin creux. Je réveille quelques camarades et leur demande si je puis m'abriter près d'eux pour passer le reste de la nuit. Il n'y a pas de place, et ils ne paraissaient pas savoir ce que je leur demande. je cherche un abri et trouve un trou creusé dans le côté du talus. J'y mets un peu de paille humide, puis ma toile cirée dont je me suis muni et je m'enveloppe dans une capote, je n'ai ni veste ni couverture. J'ai mangé un peu et il est presque i heure. Je dors légèrement et me repose.

30 Juin 1915
   Je repars de bonne heure aux voitures: elles sont loin. les gardes voitures dorment sous leurs tentes. On me donne les 2 scies et les pointes que je suis venu chercher. Que c'est lourd et embarassant. C'est décourageant d'avoir une telle corvées à faire! Je reprends le chemin, et voilà que je rencontre une voiture et quelques sapeurs qui viennent aussi aux outils. Quelle aubaine! Je retournerai donc en voiture. Je m'assieds près de la haie et les attends à revenir. j'ai mangé et inscrit quelques notes. Je monte avec eux et nous prenons la route d'Ecoivres à la targette qui passe au pied de Mont-Saint-Eloi. Bientôt nous découvrons la plaine à perte de vue: il serait imprudent de continuer en voiture, d'ailleurs on nous le dit. Nous apercevons la Targette, les Rietz et plus loin Neuville. Nous suivons à pied la route, près du talus. Il y a là des postes de secours. Nous prenons sur notre droite un boyau qui doit certainement mener dans notre quartier. Des obus éclatent non loin. Nous arrivons enfin dans notre parallèle 4 bis et déposons les outils. Il pleut. dans la journée je me repose, j'écris, et comme beaucoup de camarades, je travaille à faire une bague (j'ai trouvé hier un vieux tiers point boche en nettoyant l'abri. Comme l'adjudant me l'avait dit, je ne vais pas au travail la nuit, et reste à dormir.

1 Juillet 1915 (jeudi)
   Les obus qui tombent dans les environs font trembler le sol, mais nous nous sentons presque en sécurité. La veille, avec des sacs à terre, nous avons recouvert et réduit l'entrée trop grande de notre abri. J'écris dans la journée mes notes et des lettres. j'envoie à Maman un brin de blé pris dans notre escalier. Dans l'après-midi autre corvée: il faut que j'aille servir d'agent de liaison pour la Compagnie, au poste téléphonique des Rietz. Il est installé dans la cave d'une maison démolie. Je n'ai qu'à attendre un message à venir pour le porter. Les téléphonistes sont là avec leurs appareils, et très souvent ils s'aperçoivent que les lignes sont coupées. L'un d'entre eux part aussitôt les réparer. des obus tombent tout près, ébranlant le sol et la cave.. A peine les lignes sont-elles réparées qu'elles sont de nouveau coupées par les obus, et les sapeurs téléphonistes sont obligés de repartir à leur dangereuse besogne. On demande le capitaine: je vais avertir l'adjudant: il me faut traverser les Rietz et descendre la route: il n'y fait pas bon. Je viens manger avec mes camarades; les obus tombent près de nous, et à chaque instant il faut nous garer. Il est rare que nous puissions manger tranquillement. Ce tantôt des obus sont tombés en plein sur la tranchée, écroulant en partie un abri solide ou plusieurs jouaient aux cartes, noircissant le boyau et faisant ébouler ailleurs de petits abris. Pas d'accident heureusement. j'étais dans mon abri à ce moment. Je retourne après dîner au poste téléphonique, puis à 8 heures 1/2 je vais avec mon équipe du côté de Neuville Saint-Vaast. Il s'agit de construire un poste d'écoute ou d'observation, tout près de la route qui va à Neuville, sur une petite crête. les balles sifflent en passant sur la route, et les sapeurs travaillent cependant. je suis avec un autre brancardier et nous causons musique. Nous allons ensuite jusqu'à son équipe qui travaille en avant de Neuville, sur une petite crête. les balles sifflent en passant sur la route, et les sapeurs travaillent cependant. Je suis avec un autre brancardier et nous causons musique. Nous allons ensuite jusqu'à son équipe qui travaille en avant de Neuville; c'est un monceau de décombres; les fusées nous font voir les sinistres silhouettes des maisons détruites, et nous aident à suivre notre chemin semé d'obstacles. Nous remarquons les rails d'un Decouville (?) qui doivent raccorder ceux de la route que nous avons coupée il y a quelques jours; les Boches se ravitaillaient par là. Quelques balles sifflent et frappent les murs. Nous trouvons la sape, sautons dedans et la suivons jusqu'à l'équipe qui travaille. Nous y arrivons. le boyau a dû être bombardé dans la journée en certains endroits. Le sapeurs ont bien avancé la tranchée; mais leur travail est macabre: il est mis à jour des ossements, un crâne blanc est en haut du parapet. Un mort plus récent, un soldat était lui aussi dans l'emplacement du boyau. Avant que nous arrivions, l'un des travailleurs a envoyé un coup de pioche sur un obus de 210 qui heureusement n'a pas éclaté. Je vais le voir, il est resté dans le boyau et personne n'ose plus y toucher.  Ce n'est pas gai d'être ainsi toujours dans le milieu de la mort et des tombeaux! L'autre brancardier reste avec son équipe, et moi je vais retrouver la mienne qui continue le poste d'observation. Je dors au pied du talus en attendant. Nous repartons vers 2 heures. c'est pour aller au repos cette fois.

2 Juillet 1915
   dans notre parallèle nous attendons longtemps les sections qui doivent nous relever. Elles arrivent très tard, vers 5 heures du matin au lieu de 3 ou 4 heures. On n'en finit pas de partir. Enfin nous quittons la tranchée. Je m'en vais avec l'autre brancardier; nous suivons le boyau jusqu'à la route de la Targette que nous prenons de suite; c'est peut-être un peu imprudent mais c'est plus court et il n'y a pas tant de boue que dans les boyaux. Nous marchons. des obus éclatent du côté des boyaux. Nous marchons. des obus éclatent du côté des boyaux que nous venons de quitter. Nous remarquons beaucoup de tombes de soldats morts lors de l'attaque du 9 mai. cependant un obus siffle et éclate à 500 mètres derrière. Un autre nous dépasse et va beaucoup plus loin. Nous avons pressé le pas afin d'être moins longtemps en route. Mais voilà un autre sifflement qui se rapproche beaucoup, et l'obus éclate à une faible distance. Nous nous sommes rangés près du talus et couchés. Nous repartons et nous approchons enfin de Mont-Saint-Eloi et d'Ecoivres. Nous allons plus tard dans une ferme, et nous faisons préparer du chocolat que nous prenons avec plaisir. les gens chez qui nous sommes nous paraissent bien tristes: ils sont de Neuville Saint-Vaast. Ils nous disent que c'était le plus beau village des environs. Pauvres gens: s'ils le voyaient maintenant: les maisons ne sont plus que des décombres, et les arbres mutil&s offrent de si tristes silhouettes! Je viens souvent là chercher du lait et du vin. j'ai un abri meilleur dans le chemin, pour la nuit: je le partage avec le cuisinier de mon escouade. Nous avons assez beau temps et je passe de bonnes journées. je vais me nettoyer au ruisseau qui sort de la fontaine. Celle-ci est bien intéressante. C'est un large bassin dont le fond n'est qu'un tapis de mousse très légère et d'une belle fraîcheur. On voit les petits trous par lesquels l'eau arrive, dans le fond. c'est là qu'on vient prendre l'eau pour la porter à Neuville et à la Targette pendant la nuit.

4 juillet 1915
   Je vais à la messe le dimanche 4 juillet, et fais la Sainte Communion. C'est une consolation pour moi, et une source de courage. Mais il paraît que nous allons au repos et que nous devons être relevés de ce secteur demain matin. C'est une bonne nouvelle. Point ne sera besoin de retourner aux tranchées cette nuit!

5 juillet 1915 (lundi)
   Nous partons de bonne heure: les sections aux tranchées sont revenues, et nous quittons notre chemin creux et le pays d'Ecoivres. Nous faisons quelques kilomètres et montons dans des camions-autos qui nous attendent. Toute la division embarque. Nous roulons 1 heure et 1/2 ou 2 heures et on nous débarque à Houvin-Houvigneul. Nous nous reposons et sommes tranquilles. Nous couchons dans une grange. Auparavant j'ai été à l'église où j'ai assisté à une tardive et courte prière.

6 juillet 1915
   Nous goûtons un peu de tranquillité. Tout est vert et feuillu. Nous passons là cette seconde journée. Nous pouvons nous ravitailler facilement. Le village est agréable pour se promener.

7 juillet 1915
   Il nous faudra partir aujourd'hui. Nous faisons nos sacs. Les camions autos arrivent, et nous montons. Nous avions passé l'autre jour à Villers-sur(sir)-Simon. Je ne sais si nous n'y repassons pas. Nous débarquons à 5 kilomètres du petit village de Saint-Acheul, où nous arrivons bientôt. C'est tout petit et nous sommes ennuyés tout d'abord de ne pas y trouver de vin et d'épicerie.

8 juillet 1915
   Nous couchons dans une grange, chez le maire. le village est complètement perdu dans la verdure: il y a une maison par ci par là entre les arbres feuillus. A Montigny, village voisin, on peut se ravitailler. Les Chasseurs à pied y sont cantonnés.

9 juillet 1915
   L'Eglise de Saint-Acheul est toute petite aussi, montée sur le haut talus. Des prêtres infirmiers de la division disent leur messe tous les jours et il m'est facile d'y aller.

10 juillet 1915
   Comme brancardier je ne fais pas les marches que font les sections: je suis plus libre.

11 juillet 1915. Dimanche
   J'ai assisté à une Messe matinale et j'ai fait la sainte Communion. A 9 heures nous avons une Grand' Messe que je suis. Je suis heureux de voir la nombreuse assistance des camarades de ma Compagnie: ils étaient peut-être une cinquantaine. Le tantôt j'ai déposé mon calepin sur le relais du mur près duquel je couche, et quand j'ai voulu le reprendre il n'y était plus. Toutes mes recherches ont été vaines. j'en ai éprouvé une peine profonde, car mon carnet était plein de souvenirs de Louis et de Maman qu'elle-même m'avait donnés. De plus il renfermait toutes les notes que j'avais prises: je tenais tant au récit que j'avais fait du cimetière de Neuville! Et plus rien.

12, 13 juillet 1915
   J'ai cherché, j'ai demandé. Le chef a pris note de ma requête pour la faire lire par le sergent du jour;  mais personne ne me rapporte rien. Je suis comme un homme à qui on a tout enlevé et qui se trouve seul au monde. Mon calepin était mon camarade fidèle, et quand je l'ouvrais c'était une famille de souvenirs.

14 juillet 1915
   Nous partons vers 7 heures, et par des chemins tantôt creux et recouverts d'arbres, tantôt sur des collines, nous arrivons à Bernaville où nous passons la journée. Le pays est très joli.

15 juillet 1915
   Départ dans la matinée pour arriver non loin d'Ailly-le-Haut-Clocher. Nous cantonnons dans une ferme. Comme souvent, à cause des ivrognes, le cantonnement est consigné. Nous pouvons  cependant quelques camarades et moi nous soigner et aller manger des oeufs dans une auberge.

16 juillet 1915
   Nous quittons Ailly-le-Haut-Clocher dans l'après-midi. Le temps se maintient frais ce qui facilite la marche quand on a le chargement sur les épaules. Le paysage est magnifique, tout fait de bosquets d'arbres, de coteaux, de vallées, de jolis bois et de lointains. Au coin des chemins de petites chapelles et des statuettes. Nous avons blagué pendant notre marche, et le temps a passé plus vite. Nous entrons bientôt à Pont-Rémy. Les chasseurs (1ème et 4ème) de notre division arrivent dans la ville, leur musique en tête, qui joue la Marche Lorraine.

17 juillet 1915
   Toute la division embarque: ce sera notre tour cette nuit: nous allons partir pour l'Alsace ou la Lorraine sans doute. J'ai été à la Messe ce matin et j'ai communié. Ce sera impossible demain. J'ai été bien occupé aujourd'hui à refaire de mémoire mon carnet de route. Cela ne me ramène pas hélas les souvenirs de mon cher Louis et de maman.

18 juillet 1915. Dimanche.
   Nous devions embarquer à 1 heure du matin, et nous sommes partis à 5 heures.

19 juillet
   Neufchâteau. Nous avons passé à Amiens, Creil, le Bourget, Nogent-sur-Seine. Bar-sur-Aube ce matin à 1 heure, puis Chaumont, Bologne et Neufchâteau. Nous avons continué par Mirecourt, Dompierre, puis à Epinal, Nomesay???, Charmes et nous débarquons à Cinvaux???. Nous faisons 12 kilomètres sous le chaud soleil de l'après-midi. Nous traversons Rosières-aux-Salines, vieille ville intéressante. Nous arrivons vers 6 heures au cantonnement dans une ferme non loin de la Meurthe tout près de la voie ferrée et d'un canal.

20 juillet.
   J'étais fatigué hier soir en arrivant. Nous sommes ici à 15 ou 20 kilomètres de nancy et à 5 de Saint-Nicolas-du-Port où débarquait mon pauvre Louis au début de la guerre. Le pays est joli, accidenté de vallons et de coteaux; les villages aux toits rouges mettent une note gaie au milieu des vallons. Plusieurs ruisseaux maintiennent la fraîcheur. De grandes cheminées d'usines se dressent partout.
   Tous les jours suivants c'est le repos. Je vais à l'église de Rosières assez souvent: à la Messe certains jours et au Salut le soir. Elle est très belle, de style Renaissance, comme toute la ville, elle est de cette époque. Dans la journée j'écris, nous nous faisons photographier, nous prenons des bains dans la Meurthe même quand il pleut!

25 juillet. Dimanche.
   Assistance à la messe matinale, avec un camarade brancardier Le Go...??? et nous prenons le chemin de Saint-Nicolas-du-Port. Jolie ville et belle église qui la domine. Nous continuons sur nancy où nous arrivons sans peine grâce à une auto militaire qui veut bien nous monter. Nous visitons toute la ville: rue Saint-Dizier, place Stanislas, la cathédrale, une autre église, le parc Sainte-Marie et l'établissement thermal. Nous voyons encore l'église Sainte Evre et la Chapelle Ducale. A l'église Saint-Joseph, nous entendons les Vêpres. l'église Sainte-Evre est la plus belle de toutes les églises de Nancy avec sa merveilleuse forêt de colonnes, et la perspective de la place Stanislas est magnifique.  Dans la chapelle ducale je pense à Papa qui autrefois venait ici donner concert, alors qu'il était musicien au 69ème de ligne. J'achète là quelques souvenirs que j'enverrai ainsi que des images mortuaires très bien faites où je marquerai le souvenir de Louis. Nous rentrons à Rosières et les jours continuent de s'écouler comme précédemment.

30 juillet 1915
   Nous allons L. G. et moi à Hudivilles village qui a beaucoup souffert et nous continuons sur la ferme de Léomont dont les ruines fameuses dominent la plaine. Elle a été prise et reprise plusieurs fois, et tout n'y est que ruines malgré la forte épaisseur des murs faits de pierre dure. Des tombes çà et là. Nous arrivons ensuite sans encombres à Lunéville que nous visitons. La cathédrale ressemble beaucoup à celle de nancy. l'intérieur est très beau, les sculptures et les vitraux sont magnifiques.

1er Août 1915. Dimanche.
   Nous allons à une messe matinale deux camarades et moi et faisons la sainte-Communion. A la Grand'Messe, les soldats ne sont pas en foule. Dans l'après-midi nous allons à Saint-Nicolas-du-Port où nous assistons aux Vêpres. l'église gothique est ancienne; la grande nef est courbe ce qui produit un effet curieux, l'intérieur est beau: sculptures, très anciens vitraux, petites chapelles. A Dombarle nous admirons les usines, je n'avais jamais vu une si formidable installation. On y travaille la soude. Nous quittons la route à Dombasle, suivons le canal et rentrons par la gare de Rosières.

2 Août 1915
   Anniversaire de cruelles séparation! Nous changeons de cantonnement et nous allons à 1 Km dans une autre ferme. Toute la compagnie est là.
   Je suis contrarié que l'on nous fasse enlever les insignes du Sacré Coeur "Espoir et Salut de la France" que nous portons...




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25 septembre - 2 octobre



25 Septembre 1915

Nous montons vers les lignes en suivant les boyaux. Il est huit heures. nous traversons plusieurs crêtes, puis entre elles des ruisseaux. De l'artillerie en quantité. Nous franchissons un dernier cours d'eau, le ruisseau de Marson, et arrivons au pied d'un coteau: c'est là que nous devons attendre. Nous sommes sur le bord de la route qui longe le ravin de marson, à la borne n° 16 (Voir page 141, Verdun guide historique). je suis auprès du Major qui va avec le Capitaine. En ligne, l'attaque marche bien: voici plusieurs groupes de prisonniers boches qui passent dont l'un très nombreux. Tout le monde ici est radieux. des tirailleurs montent, puis des pièces de 25 sur des mulets, puis une batterie de 75. Les cavaliers du 5ème hussards (du 20ème Corps) suivent et narguent les boches en passant. c'est une fête. La Compagnie avance et attend que l'heure  sonne de faire son travail. Mais sur notre gauche un point tient toujours: c'est le fortin de Beauséjour, puis la butte du Mesnil, car le fortin ne tarde pas à être pr!s. Par là vive fusilladed: les balles passent au-dessus de nos têtes et les boches et les boches, arrivent aussi quelques obus  du côté  où nous sommes. De nouveaux prisonniers sont ramenés, j'avais pris un instantané des premiers. La pluis qui tombait fine est plus forte maintenant et la terre crayeuse, maintenant détrempée est glissante, presque impraticable. A la soirée, nous cherchons dans le coteau des abris pour la nuit. Nous en trouvons un solide avec lits de grillage superposés par 2, petit, mais bon. Nous pouvons manger et nous coucher. Quelle tranquillité pour nous ici pendant que les pauvres fantassins sur la terre mouillée dans la nuit attaquent et tiennent toujours.

26 Septembre 1915, Dimanche
   Journée calme pour nous. Tout le flanc du coteau où nous sommes est percé d'abris très bons et qu'il est presque impossible aux Boches de bombarder. Nous recevons des éclats. Des blessés passent sur de petites voitures brancards. Nos régiments du 20ème Corps et de la 153ème D. I. ont bien souffert: le 26ème s'est trouvé arrêté par les fils de fer des 3ème lignes allemandes devant les mitrailleuses et les crapuoillots; le 418 a été bien éprouvé devant le fortin.

27 Septembre 1915
   Des obus sont tombés non loin de nos abris mais ils peuvent très difficilement nous atteindre. le 11ème Corps sur la gauche et les Coloniaux sur la droite ont réalisé des progrès assez grands. les fortins du centre tiennent toujours. Nos pièces tirent ssans discontinuer pendant l'après-midi. Il y a là, dans le seul rayon d'un km où nous sommes un très grand nombre de batteries de tous calibres: 05 (65?), 75, 120, 255, et des obusiers de 220 que nous allons voir tirer. Quelques marmites tombent non loin du ruisseau de masson où sont nos 75, mais cela n'arrête pas leur tir. Je conduis le tantôt deux évacués de la Compagnie à Minaucourt. Nous prenons le boyau. derrière nous la cannonade reprend de plus belle, et les pièces plus éloignées nous claquent à la figure. La fusillade est très vive. Des marmites sont tombées sur le boyau que nous suivons près des pièces de 75. Il est éboulé, et tout noir sur une assez grande longueur. Je rentre vers 5 h.1/4. je m'attends à aller au travail mais le Major me dit de rester à me reposer. Tous ces jours j'ai écrit et reçu des lettres. Je me base au ruisseau de marron.

28 Septembre 1915, Mardi
   Le nombre de blessés est très grand. l
Les endroits où ont été travailler mes sections sont couverts et on n'arrive pas à les enlever assez vite. Ici beaucoup attendent sur des brancards que les autos ou les voitures les emmènent. Des morts sont là aussi qui attendent l'heure de l'inhumation. C'est triste à voir. Nos régiments se sont fait  décimer devant les positions boches. Nos hussards à cheval ont chargé. La division a beaucoup souffert. Les fortins tiennent toujours. Nos pièces envoient pourtant des rafales terribles. Je n'irai pas au travail ce soir, mais demain matin.

29 Septembre, Mercredi
   Je me lève vers 5 heures. Il pleut et nous sommes dans la boue. j'attends l'escouade que je dois accompagner et nous allons du côté des lignes. Nous prenons la piste que la Compagnie a commencée. Les équipes font des ponts pour traverser au-dessus des tranchées et elles aménagent la piste. les obus tombent en avant de nous. je vais du côté de nos anciennes lignes et des lignes des Boches. j'arrive à nos lignes: Les obus tombent assez près et ce n'est pas très prudent. Les brancardiers cependant roulent des blessés qui n'ont pas encore été enlevés. Des morts ça et là. Un pauvre hussard est là complètement mutilé: les bras et les jambes sont retournés et brisés. Le cheval est tout près, lué lui aussi. Plus loin un autre, qui n'a plus de tête: un obus sans doute la lui a broyée: c'est horrible. j'avance toujours: je voudrais aller dans l'ancienne 1ère ligne boche: je la vois au pied d'un coteau. je passe leurs fils de fer. des morts toujours: de l'infanterie, des zouaves ou tirailleurs. Que c'est triste de les voir! Des caissons démolis sont là. A gauche et plus loin, des cadavres de chevaux dans un espace assez restreint: c'est là que nos hussards ont commencé leur charge. Les marmites et les frisants (?) éclatent un peu partout. les tranchées des boches sont démolies et à demi-comblées. Ca et là des abris en bas dans la tranchée: leur ouverture est de la grandeur d'un rameau et il y a des portes en bois. Ils sont habités par les nôtres: les sapeurs du 10ème Génie, et des zouaves. Ils essayent de les déblayer chose peu facile. Sur le relais auprès des crénaux, des placards sont encore pleins de grenades. Tout est numéroté: c'était bien installé.  Je prends le chemin du retour car je ne veux pas laisser nos équipes seiles; et il ne fait ^pa bon ici. Des morts gisent çà et là; plusieurs tirailleurs sont endemble. Je remarque une petite tranchée située à l'intérieur de nos anciennes lignes et que les Boches avaient faite il y a longtemps quand ils avaient progressé. Un cadavre désséché est dedans: des morceaux d'uniforme boche sont éparpillés et on distingue les os des genoux et des coudes qui sont à nu. Je reviens à mon équipe. Une marmitetombe non loin de moi et je m'aplatis: les morceaux passent en sifflant... Les ponts se montent et l'heure du départ approche. Nous rentrons à notre cagna, dans nos abris à Beauséjour, borne 16. Mais voici que nous allons partir pour Minaucourt. Nous prenons le boyau, traversons Minaucourt et allons du côté des batteries, plus loin que le village. Nous sommes bien, dans l'abri d'une pièce, partie en avant. je ne vais pas au travail ce soir.

30 Septembre 1915. Jeudi
   Nous sommes plus tranqilles ici qu'à Beauséjour. Les avions boches reviennent assez souvent: un autre canon de 75 leur donne la chasse. J'écris et je reçois des lettres. je vais au travail le soir avec ma section. Nous partons vers 7 heures et suivons la route. Même travail qu'hier matin. Des blessés passent parmi lesquels un boche qui s'est rendu. Il parle français et vient du front russe. Il a averti que les siens doivent attaquer cette nuit en rampant. C'était vrai: en effet peu après nous entendons une grande fusillade: c'est cette attaque que les nôtres reprennent. je cause avec des zouaves qui nous apprennent que deux divisions de cavalerie ont passé du côté de Sainte-marie de Champagne et de Sommepy. On ne sait trop ce qu'elles deviennent depuis la veille.

1er Octobre, Vendredi.
   Nous partons en fin de matinée pour beauséjour et nous commençons une piste pour le ravitaillement de l'autre côté de la ferme. Des obus à faible distance; l'un d'eux tombant sur la butte où sont les abris blesse ou tue quelques hommes cantonnés là, dont l'un roule sur la pente... A certains moment, il nous faut vivement nous coucher à terre, les obus éclatant près de nous.
   Le repas du soir est bon ordinairement et bien suffisant. Pour le matin, je tâche d'avoir des légumes pour augmenter la faible ration de viande que nous avons avec la soupe.

2 Octobre, Samedi.




Article ajouté le 2008-07-10 , consulté 6 fois

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