Histoire d'une grand-mère
Histoire d'une grand-mère
(Souvenirs des guerres de Vendée)
Récit oral recueilli et rédigé sur un cahier d'écolier par la petite fille de la narratrice en 1871. La ponctuation a été normalisée et l'on a ajouté des titres de chapitre pour faciliter la lecture. (Voir le dernier paragraphe du récit). 1 - LA FAMILLE
Je vais essayer, mes enfants, de rassembler mes souvenirs et de vous raconter comment se sont écoulées les premières années de ma longue vie qui finit pour moi plus heureuse qu'elle n'a commencé.
Je suis née le 22 mai 1782. Mon parrain fut Louis Barbier, mon frère alors âgé de 10 ans et ma marraine une parente qui était religieuse carmélite faisait aussi la classe, elle se nommait Gertrude Geindreau et mourut vers 1820.
Je n'ai jamais eu le bonheur de connaître ma mère car elle mourut âgée de 35 ans le 20 mars 1786 en donnant le jour à son troisième enfant mon plus jeune frère qui fut nommé Joseph et mourut à peine âgé d'un an. Elle laissait aussi au berceau mon jeune frère Eugène que vous avez tous eu le bonheur de connaître car il est mort le 8 décembre 1867, ainé de toute la famille et estimé de tous ceux qui le connaîssaient.
Il avait alors 18 mois et je n'avais pas encore 3 ans, mon père restait donc bien dans l'embarras avec ses 13 enfants car nous étions tous vivants à la mort de ma mère.
Voici le nom de tous mes frères et de mes soeurs:
Renée Louise Barbier née le 19 juillet 1768
Marie Barbier née le 11 septembre (?) 1769
Modeste Barbier née le 10 février 1771
Louis Barbier né le 17 juillet 1772
Pierre Barbier né le 14 octobre 1773
Jeanne Barbier le 23 février 1775
Rosalie Barbier le 30 mars 1776
Victoire Barbier le 13 (?) 1777
Cécile Barbier le 13 mars 1780
Alexis Barbier le 20 juin 1782
Louise Barbier le 22 mai 1783
Eugène Barbier le 18 septembre (?) 1784
Joseph Barbier le 17 mars 1786
J'ai connu ma grand-mère elle était sourde comme un pot c'était la mère de mon père nous l'appelions grande mère Martineau parce qu'elle s'était remariée en seconde noce avec un nommé Louis Martineau qui était de Canteloup de ce mariage était née une fille Louise qui était mariée avec Jean Blain blanchisseur et prêteur qui fut le père de mon cousin Blain mort au mois de mai 1864 âgé de 65 ans, il était aubergiste. C'était un gros homme qui marchait lentement appuyé sur son bâton.
Mais je me rappelle encore mieux ma bonne grand-mère car quand nous allions la voir elle nous bourrait de gâteaux et remplissait nos poches de fruits et de friandises, elle demeurait dans la rue du Puits-Gourdon aujourd'hui la maison est la sienne et n'a subi aucun changement elle avait un très beau mobilier pour l'époque, et était dans l'aisance, elle tenait par sa famille aux gens les plus importants de la ville car son père Paul Moreau décédé en 1736 était avocat et notaire de la juridiction du marquisat de Cholet et sa mère était la fille de Maître François Bruneteau sieur de la Morinière enterré le 14 août 1713 (ou 1703) dans la chapelle de Notre-Dame du Bigné il était maire et sénéchal de la ville et de tout le marquisat de Cholet. A cette époque Cholet n'était pas grand comme aujourd'hui car en 1750 c'était un gros bourg ne comptant que 200 feux environ et mille habitants au plus, quelques familles notables, le seigneur, des gens industriels tissant quelques grosses toiles ou des étoffes puis des pauvres familles attachées aux ouvrages du château. Le sénéchal était chargé d'administrer la justice au nom du Seigneur. C'était un personnage important et respecté des populations il avait le droit de condamner à mort j'ai vu le dernier homme qu'on a pendu à Cholet à la porte du château il se nommait Jacques Gueslin.
Nous écoutions avec attention et beaucoup de plaisir ma grand-mère nous raconter toutes ces choses-là. Elle nous parlait de sa famille elle se nommait Marie Moreau elle avait cinq soeurs et deux frères dont l'un François Moreau est médecin et demeurait à Angers paroisse Saint-Michel, le plus jeune nommé Joseph mourut en 1789 âgé de 23 ans, l'ainée de ses soeurs Charlotte Moreau avait épousé René camus maître chapelier à Notre-Dame de Cholet qui eut une nombreuse famille une autre de ses soeurs qui s'appelait Marguerite était mariée à un nommé Jean Seimon marchand de toiles et d'étoffes elle n'eut pas d'enfants et mourut âgée de 30 ans, la dernière de ses soeurs, Madeleine mourut en 1780 une autre nommée Monique était religieuse aux Cordeliers. Ma grand-mère avait vingt-huit ans en 1744 lorsqu'elle épousa mon grand-père Louis Barbier qui en avait 54 car il était né le 7 mai 1690 il était veuf de Charlotte Barbeau dont le père était sergent royal et luthier de Notre-Dame de Cholet et sa mère Dame Charlotte de la cour, elle mourut le 4 septembre 1742 âgée de 35 ans, ayant eu 3 enfants qui moururent aussi dans ces temps-là.
Louis Barbier mon grand-père était fabricant et maître d'hôtel il tenait l'auberge de la Tête Noire en face de l'église de Saint-Pierre de père en fils il avait succédé à son père Henry Barbier mort le 4 juin 1721 âgé de 62 ans et sa femme Perrine Barbot le 9 janvier 1725 âgée de 70 ans.
Cette famille était très à l'aise dans Cholet car mon grand-père était le plus jeune de quatre garçons Henry l'ainé était notaire Pierre le cadet était hauste cabaretier et demeurait au moulin à vent, quartier de Livet. François le troisième était marchand de toiles et serge comme il s'en portait alors. Ce fut Louis qui avait resté dans la maison de son père il mourut cinq ans après son dernier mariage le 23 avril 1749 laissant à sa femme jeune encore deux garçons, Louis Barbier mon père né le 4 janvier 1746 et l'autre nommé Claude né le 17 avril 1747 qui mourut âgé de 22 ans.
Ma grand-mère avait donc 33 (38?) ans quand elle a épousé Louis Martineau le 21 mai 1754. Il n'avait que 26 ans. Elle fut conseillée de faire ce mariage par son cousin germain Pierre Geindreau qui était notaire de père en fils devant l'église Saint-Pierre de Cholet car Paul Moreau père de ma grand-mère était petit-fils de Louis Geindreau aussi notaire royal à Cholet en 1669 et qui mourut en 1721 âgé de 76 ans, j'avais aussi un cousin germain François Geindreau qui était maître chantre à la cathédrale d'Angers, décédé en 1813 et qui était le père d'Angélique Geindreau que nous nommions tous marraine parce qu'elle l'était de ma fille Virginie avec un de nos amis un officier en retraite appelé Monsieur Menanteau.
Cette parente n'a jamais quitté la famille et elle vient de finir sa carrière le 2 février 1867 âgée de 82 ans.
2 - MORT DE LA GRAND-MÈRE ET DISPERSION FAMILIALE
Ma grand-mère avait 75 ans en 1792 quand elle fut tuée par les républicains, lorsqu'elle allait se réfugier au couvent des Cordeliers où est l'hôpital de Cholet aujourd'hui. C'était une maison où on ne recevait que des personnes de condition et ma grand-mère y avait plusieurs parentes, sa soeur la plus jeune Monique et une de ses tantes, Charlotte Bruneteau de la Guiberdière y était enterrée, elle avait été supérieure de la communauté et y était morte en 1756.
C'est sur les marches de l'hopital que le coup de feu atteignit ma pauvre grand-mère. On fit son enterrement à la chapelle mais personne ne suivit le corps au cimetière parce qu'on avait peur des Bleus qui étaient les maîtres de la ville. 1792, à cette époque nous étions orphelins car mon père était mort âgé de 45 ans le 4 janvier 1790. il s'était remarié en 1788 avec sa domestique une nommée Braud qui était de Saint-André. Il avait une fille de ce dernier mariage nommée Marie. Cette enfant avait 4 ans quand je l'ai vue embrochée par le sabre d'un Bleu. Nous étions cachés dans un grenier. C'était au moment de l'évacuation du pays, l'année d'après la mort de mon père. Tout Cholet était à feu et à sang, une bande de Républicains qu'on appellait les Bleus entrèrent en défonçant notre porte et pillèrent tout ce qu'il y avait dans la maison. Comme tout le monde s'était caché il ne restait plus que cette jeune enfant et un soldat exaspéré lui traversa le corps avec son sabre et la brandissant en l'air se faisait une gloire en faisant voir ce triste trophée. C'est à cette époque que nous fûmes tous dispersés de la maison paternelle. On vendit le mobilier et l'héritage fut bien facile à partager il nous restait bien notre maison qui avait une certaine importance mais le bien, par ce triste temps de guerre, n'avait aucune valeur, on n'en trouvait plus un sou.
Nous fumes tous placés d'un côté et de l'autre, les ainés prirent les plus jeunes ma soeur ainée Renée que nous appelions...(?)) était mariée à Mortagne le 11 septembre 1787 avec François Charbonnier elle s'était chargée de ma soeur Cécile qui avait alors 12 ans. Mon frère ainé Louis était en apprentissage tisserand à la tessoualle près de Cholet mon autre frère Pierre était soldat. c'était un jeune homme bien aimable que nous n'avons jamais revu car il fut tué en Bohême sous Napoléon 1er à côté d'un de ses amis nommé... qui était aussi de Cholet. c'est lui qui nous apporta la nouvelle de sa mort avec ses dernières paroles, il lui avait dit à ses derniers instants: je ne regrette pas la vie mais c'est Cholet que j'aurais voulu revoir embrasse pour moi mes soeurs mes frères s'il en reste encore lorsque tu seras de retour au pays.
Ma soeur Victoire votre tante était en May chez ma tante Brion une soeur de mas mère la plus jeune elle se nommait Marie Auvinet et s'était mariée à l'âge de 15 ans avec Brion marchand au May.
Moi j'étais chez un cousin Massé (?) qui demeurait au Bretonnais et était un gros négociant de la ville.
Ma soeur Jeanne était chez mon oncle Blain ma soeur Cécile qui vit encore à Paris était à Mortagne chez sa marraine comme je vous l'ai déjà dit.
Marie et Rosalie étaient chez ma tante Coudrais qui était une soeur de ma défunte mère, mon frère Eugène qui avait alors 9 ans était aussi chez elle. Je me souviens aussi que dans ces temps-là nous perdîmes mon frère Alexis qui avait 10 ans.
3 - LA CRUAUTÉ DE MR DE BEAUVEAU. LES DEUX PRÊTRES. LES PREMIERS DÉSORDRES
Il y avait 2 ans que le pays était bouleversé par la guerre et la révolution car j'avais 6 ans à la Madeleine. Cependant je me souviens qu'on avait bien peur et qu'on disait que les Anglais arrivaient et allaient mettre tout à feu et à sang. C'était Mr de Beauveau le seigneur du château de la Treille qui dirigeait Cholet, il était méchant dur et barbare un jour il fit dévorer par ses chiens un pauvre homme qui avait passé le pont-levis du château pour aller lui demander la charité.
C'était Mr Boisnaud qui était curé de Saint Pierre il avait succédé à Mr david qui m'avait baptisée n'ayant pas voulu prêter serment il était obligé de se tenir caché il disait la messe la nuit dans les champs de genêts qui étaient bien hauts dans ces temps-là ou dans la forêt ou dans quelques fermes isolées. J'allai plusieurs fois à la messe la nuit nous partions vers 10 heures our la Goubeaudière chez le fermier Merlet c'était là le principal rendez-vous de tous les chrétiens qui tenaient à remplir leurs devoirs de religion rien n'était plus triste et plus imposant à la fois l'autel dressé sur une pauvre table éclairée de deux faibles bougies qui laissaient le reste de la chambre dans l'obscurité afin de ne pas éveiller l'attention des espions républicains les prières dites à voix basses et toujours dans la crainte d'être surpris, et nous nous en revenions les uns après les autres par des chemins détournés avant le jour.
Il n'y avait qu'un prêtre assermenté qu'on nommait Mr de Créole et personne ne voulait aller à sa messe qu'il disait à Notre Dame il ne trouvait même pas d'enfant de choeur pour la lui répondre. Les semaines étaient de 10 jours les noms des jours étaient changés au lieu de dire lundi, mardi etc... on disait primidi, duodi, tridi,quartidi, quintidi, sextidi, septidi nonidi décadi ce jour-là on ne travaillait pas, il remplaçait le dimanche d'aujourd'hui. Les noms des mois étaient aussi changés, janvier s'appelait nivôse, février pluviose, mars ventôse, avril germinal, mai floréal, juin prairial, juillet messidor, aout thermidor, septembre fructidor, octobre vendémiaire, novembre brumaire, et décembre frimaire il y avait aussi des jours plus grandes fêtes qu'on appelait les sans culottides, car ces jours-là on faisait des processions de la liberté, c'était mademoiselle Coulommiers, dont le père tenait la poste aux lettres, qui faisait la déesse de la liberté drapée à la romaine coiffée du bonnet Phrygien elle tenait en main le drapeau de la révolution quand c'était la fête de l'agriculture qui se trouvait le 20 thermidor à ses pieds était assis un paysan du canton appelé Dupé et qui était habillé en empereur romain, représentant le dieu de l'agriculture Les prêtres étaient cachés ou enfouis dans des prisons. L'église était fermée de notre maison qui était en face j'ai vu brûler devant la porte les confessionnaux l'autel le tabernacle les bancs les chaises et tout ce qui servait au culte. Les saints étaient mis au plus fort des flammes, alors c'étaient des cris des chants qui ressemblaient à des hurlements, on y voyait même des femmes qui venaient se mêler à ce hideux spectacle nous n'ôsions pas nous montrer car on serait venu nous chercher pour augmenter cette populace forcenée.
Les ouvriers ne faisaient plus rien on voulut faire partir tous les jeunes gens pour défendre la frontière, ceux de la ville ne firent pas résistance mais ceux des campagnes ne voulurent pas obéir à cet ordre, on faisait des rassemblements dans les auberges, sur les places. La maison de mon père était toujours remplie de monde il était exalté dans ses opinions antiroyalistes et s'il eût vécu plus longtemps les Chouans l'auraient tué car il leur avait été dénoncé et sans ma tante Brion ils auraient déjà mis leur projet à exécution.
4 - LA PREMIÈRE BATAILLE DE CHOLET
On disait que la guerre allait éclater, je me souviens que la première fois qu'il y eut une émeute on tua un des chefs des gardes nationaux, qui s'appelait Mr de Combault sur la place Rougé près de l'église Notre Dame, qu'on menait place du Prieuré. On lui coupa une jambe avec son sabre, depuis cette affaire chacun eut peur qu'il n'y eût plus de sécurité on fit venir des troupes d'Angers. C'était des dragons. Personne n'avait jamais vu de ces soldats-là. Leur arrivée fit grande sensation dans la ville, la crainte rétablit la paix pendant quelque temps mais on afficha le tirage.
Aussitôt le tocsin sonna à Saint-Pierre, et dans les petites paroisses des environs.
Mon oncle Brion qui était marchand au May et qui était du district de Cholet arriva tout essoufflé chez mon père en disant que tous les paysans prenaient des fourches et des fusils et allaient arriver à Cholet. En effet les patriotes ou Bleus voulaient les désarmer. La garde nationale n'était plus maître de rien, malgré les efforts de Mr de Beauveau qui faisait tout ce qu'il pouvait pour maintenir l'ordre. Tout Cholet s'était rassemblé sur la place du château où on avait planté l'arbre de la liberté. Il y avait des canons qu'on avait été chercher à Maulévrier. Tous les hommes valides furent requis pour être de la garde nationale, toiut le monde avait peur, ceux qui avaient de l'argent le cachaient dans les champs, dans les puits, dans les caves. Ma belle-mère pleurait nous faisant voir de beaux écus de 6 livres qu'elle voulait mettre en sécurité et cette petite fortune ne reparut jamais car nous ne la retrouvâmes pas après la révolution.
On disait que l'ennemi arrivait. On entendait dire qu'à Saint-Florent les jeunes avaient refusé de tirer à la conscription et qu'il y avait eu une bataille où les républicains avaient été battus; c'était vrai. Tous les paysans se mirent à suivre Cathelineau qui était à leur tête, c'était un roulier du Pin-en-Mauges qui venait tous les samedis à Cholet et qui demeurait chez mon père; je le connaissais parfaitement, il était ami de ma tante Brion du May qui était royaliste et s'arrêtait toujours chez elle en venant ou ou en retournant de Cholet. l'armée des Chouans s'organisait. Les gens de la ville et des bourgs qui étaient du même parti allaient retrouver Cathelineau. Chacun avait son bissac de toile avec ses provisions de pain noir et un morceau de lard salé, chaussé en sabots bourrés de paille, coiffé de larges chapeaux de leur fabrication; de grands cheveux leur tombaient sur le cou, armés de fourches et de faux et de vieux fusils rouillés, leur chapelet dans les mains. Ils avaient des feuilles d'arbres à leurs chapeaux pour se reconnaître. leurs chefs montés sur de petits chevaux sans selle ni brides, qu'un bout de corde pour les conduire.
Enfin, après avoir pris Jallais et Chemillé, ils arrivèrent sur les hauteurs de Cholet, c'était le 14 mars, et se réunirent avec les Chouans amenés par Stofflet. Tout Cholet était consterné. Ma belle-mère qui tenait encore l'auberge nous fit monter dans une petite chambre car on battait la générale, c'était au jour. On nous disait qu'il y avait deux mille chouans sur la route de Nuaillé et qui allaient prendre Cholet. Alors la garde nationale de Mr de Beauveau en tête, les volontaires armés de fusils et de piques, le drapeau de la République en tête, allèrent au devant des Chouans qui étaient aux Pagannes. Chacun s'empressait de fermer ses portes en voyant partir son père, son frère. Cachés dans notre petite chambre, mes soeurs et mon frère Eugène, nous voyions passer cette armée dans la rue Saint-Pierre. les deux ainés de mes frères étaient allés se joindre aux volontaires. Nous pleurions, mes soeurs et moi, nous priions le bon Dieu qu'ils nous les ramènent. Nous entendions le canon gronder à chaque coup. Nous nous serrions les uns contre les autres en faisant le signe de la croix. les Chouans avaient entouré l'armée républicaine. Sa déroute fut complète. On vit tous ces malheureux revenir couverts de boue et de sang, leurs vêtements déchirés, exténués de fatigue. les femmes et les enfants qui étaient restés dans leur maison rouvraient peu à peu leurs portes et leurs fenêtres pour reconnaître leur mari, leurs enfants, leur père. On rentra chez nous bien des blessés qu'on cacha dans une petite maison derrière la cour de notre auberge. La grande salle était remplie de gens qui étaient revenus avec mes frères et c'était à qui raconterait les détails de ce combat. Pendant ce temps, les Chouans étaient à prier et à remercier le bon Dieu de leur victoire (du Calvaire)...? le de) (au Calvaire du cimetière) qui était à peine terminé car un an auparavant ce champ du repos s'étendait depuis l'église jusqu'à la Chapelle de N. D. de B...? consacrée à la Sainte Vierge. Des statues en décoraient la façade qui était précédée d'une petite galerie comme l'église où on faisait des sépultures des familles riches et notables de la paroisse. Toute la famille y reposait ainsi que François Bruneteau notre aïeul à tous ainsi que l'atteste la pierre de sa tombe, ainsi gravée: "le quatorzième............? a été inhumé dans la chapelle N. D. d'Aubigny le corps de maître François Bruneteau sieur de la Morinière, conseiller du Roy......sénéchal et seul juge ordinaire civil et criminel de la ville et du marquisat de Cholet et maire de la dite ville en son vivant, époux de Charlotte Robineau, fille de défunt Maître Mathurin Robineau, sieur de la Guilardière(?), décédé le jour précédent dans ce bourg, muni du saint viatique et des sacrements, âgé de 53 ans.
5 - MORT DE MR DE BEAUVEAU. LES CHOUANS DANS CHOLET.
Le chapelain de cette chapelle se nommait François Robineau et cousin germain de ma grand-mère. les républicains y mirent le feu le jour de la mi-août 1792 et aujourd'hui on y a construit une maison dans la place, les vendéens étaient donc à chanter un cantique d'actions de grâce au pied du nouveau calvaire. Ce fut le salut d'un grand nombre d'habitants qui eurent le temps de gagner la ville et de se mettre en lieu sûr. c'est à ce combat et dans la charmille du bois Greleau que fut tué mon oncle Brion qui laissait une veuve âgée de 31 ans et dix enfants en bas âge dont la plus jeune, Monique (la cousine Brejon), avait à peine un an et vient de finir sa carrière le 5 août 1869. Tous ses frères et soeurs moururent jeunes à part une soeur nommée Marie qui épousa Mr ..baut ety un de ses frères qui est mort au May en 1855 et qui était maire de cette commune pendant plus de trente ans.
Mr de Beauveau avait été blessé aussi devant le château du Bois Grolleau. Resté sur le terrain, les Chouans l'apportèrent au pied du calvaire et l'y laissèrent en proie des plus atroces souffrances. Il y mourut dans la nuit demandant à boire de l'eau pour étancher sa soif. Les paysans qui le détestaient lui firent boire un verre de son sang. Il fut enterré dans le nouveau cimetière de Saint-Pierre.
Les Chouans entrèrent à Cholet sur les quatre heures de l'après-midi, en frappant aux portes, brisant tout ce qui se trouvait sur leur passage et massacrant ceux que leurs blessures avaient attardés dans leur fuite. Ils voulaient tuer Mr Porcher Durocher le commandant du château qui voulait le défendre, heureusement pour lui qu'on le cacha car son second qui s'appelait Mangeaud et qui voulut résister tomba, percé de mille coups par tous ces paysans forcenés aveuglés et enthousiasmés par l'orgueil de leur victoire.
Le château fut occupé par la plus grande partie des Chouans. les autres se répandirent dans la ville en massacrant tout ce qui se trouvait sous leurs coups. Mr de Lespinasse, chef de la poste aux lettres fut tué dans son bureau. Les enfants de Mr de Créole furent assommés. Les Chouans lui en voulaient parce que c'était lui qui avait remplacé le bon Mr Rabin, curé de Notre Dame, par son frère, le prêtre constitutionnel et assermenté. Mr Briandeau, un de nos amis, fut tué au Bretonnais en sortant de chez madame Dupin. Enfin les paysans étaient autour du château et après avoir longtemps sommé la petite armée de se rendre, ne recevant pas de réponse que les coups de fusils qu'on leur tirait par les fenêtres et les meutrières de la petite forteresse, fatigués de tant de résistance, mirent le feu au château. En un moment la flamme s'éleva et entoura les malheureux qui défendaient la place. Les Chouans leur dirent : "rendez-vous! Il ne vous sera fait aucun mal. Les chefs catholiques assurent vie et sécurité, mais si voius persistez nous allons incendier la ville entière".
C'était à la fin du jour, tous les malheureux qui se voyaient perdus furent obligés de se rendre. Ils furent faits prisonniers et les mains attachés derrière le dos furent conduits sous les halles. Les Chouans essayèrent d'arrêter l'incendie du château. La nuit fut horrible, le tocsin sonnait, les habitants remplis d'effroi étaient consternés. Les soldats de l'armée catholique étient logés partout chez nous. La maison en était remplie. c'étaient des nobles, des prêtres déguisés, des paysans acculés sur leurs talons, mangeant leur morceau de pain noir et quelques restes de lard ou de fromage qu'ils tiraient de leur sac après avoir dit en commun leur benedicite.
Le lendemain 15 mars, le soleil en se levant éclaira un triste spectacle dont le souvenir me fait encore frémir d'horreur. Toutes les rues, surtout par chez nous, étaient couvertes de cadavres, que nous cherchions à reconnaître par les fenêtres car personne n'ôsait encore aller les relever de peur de se compromettre et d'être tué. Sur la route, du Bois-Grolleau jusqu'aux Pagannes, les morts étaient entassés les uns sur les autres. Cependant les Vendéens s'étaient réunis le matin et parlaient de vouloir fusiller les malheureux prisonners qui étaient sous les halles. Ils allèrent à la mairie qui était presque en face de chez nous. dans cette maison même du n° 15 et appartenant à mes enfants, ils y prirent toutes les archives du district. Ils les portèrent sur la place du château et en firent un feu de joie. Ils firent aussi sommation à tous les habitants qui avaient des armes chez eux de les porter au château sous peine de mort.
Bien des nobles qui s'étaient cachés arrivèrent se joindre à cette armée: Bonchamps, d'Elbée, Henri de la Rochejacquelein, Lescure de Clisson et tous les prêtres qu'on croyait enfuis ou morts reparurent.
Le jour de Pâques arriva. On alla chercher les prisonniers pour les conduire à la grand-messe, à Saint-Pierre. Tous étaient des négociants de Cholet et des environs. Ils étaient couverts de boue, leurs vêtements déchirés. Tout le monde pleurait à l'église. Monsieur Boisnaud, notre vieux curé qui était caché, venait de reparaître, disait la messe. On y bénit un superbe drapeau blanc fleurdelysé qu'avait donné Madame de la Rochejacquelein. Après la messe on reconduisit les prisonniers au château entre deux haies de paysans armés avec des cocardes blanches à leur chapeau et qui accablaient ces malheureux d'injures.
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Cependant les troupes républicaines avaient demandé du renfort, plusieurs généraux gagnèrent du terrain sur les Vendéens, à Saint-Florent, à Chemillé, et arrivèrent à Vezins. Pendant ce temps, les chefs Vendéens voulaient faire fusiller les prisonniers qui étaient au château, mais ils eurent peur en voyant arriver les secours de la république. Ce fut la première émigration des habitants de Cholet, car chacun se sauvait en entendant dire que les républicains allaient revenir se battre avec les Chouans. c'était triste de voir tout le monde se cacher et se sauver sans savoir où ils allaient.
Quarante mille hommes de troupes républicaines arrivèrent à Cholet et le lendemain une bataille eut encore lieu au Bois-Grolleau où Charette fit incendier le château. Ce furent encore les Vendéens qui remportèrent la bataille. Ils revinrent triomphants à Cholet et allèrent élever un autel sur la place du château autour duquel l'armée entière se réunit pour remercier Dieu de leur victoire.
L'armée vendéenne était innombrable. On en voyait surgir de tous côtés. Elle traversa Cholet, le défilé dura six heures, une demie-journée, précédée de 29 tambours.
Chaque paroisse portait son drapeau et sa bannière en tête, puis à la fin, on traînait deux gros canons qu'on avait pris aux Républicains.
Tout l'été, les Chouans furent les maîtres de Cholet où il y avait de temps en temps de petites batailles et où ils gagnaient toujours. Au mois d'octobre eut lieu le fameux combat de la Lande Papinière. c'est là que fut blessé Bonchamps qu'on emporta sur un brancard jusqu'à Saint Florent où, en y arrivant, il rendit le dernier soupir en criant ces belles paroles: "Grâce aux prisonniers". Effectivement, cinq cents prisonniers eurent leur liberté. les Vendéens perdirent cette bataille, un combat des plus acharnés (qui) dura plus de six heures. Jamais on ne vit tant de cadavres. Les républicains firent leur entrée à Cholet qui était presque désert car tout le monde s'était caché durant le combat. On battit la générale en ordonnant aux habitants d'aller ramasser les cadavres. Tout le monde fut obligé d'obéir. J'y courus avec une de mes soeurs et la domestique de ma belle-mère et tous nos voisins. O mon Dieu que c'était triste de voir ce plateau de Bégrolles où les cadavres étaient entassés dans des mares de sang, des blessés qui criaient en demandant des secours et qu'on apportait sur des brancards de branches, sans savoir où les déposer. Pendant ce temps, les soldats républicains entraient dans les maisons, pillaient et prenaient tout ce qu'ils pouvaient. Le général Kleber parcourut la ville sur un beau cheval blanc, l'état-major rassurant tout le monde et punissant les soldats qui voulaient s'emparer de tout. C'était le général Tureau qui était chargé de rechercher les royalistes. Il était logé dans la maison où est aujourd'hui la Croix-Blanche. Quand on lui en amenait, il les regardait et disait à ses soldats: "donne-lui un billet d'ôpital. Aussitôt on les les amenait dans un pré derrière l'église Saint-Pierre et on les fusillait sans vouloir les entendre. A chaque coup de fusil, chacun croyait que c'étaient ses parents qui subissaient ce triste sort. Chacun était caché dans sa maison, ne sortant que le soir chercher de quoi manger encore. Nous ne vivions que de châtaignes et de pommes de terre. Les boulangers faisaient peu de pain et il était requis pour les troupes qui elles-mêmes n'en avaient pas la moitié de ce qui leur en aurait fallu. On ne pouvait s'en procurer qu'à prix d'argent. C'était chez mon cousin Masson de Bretonnais, on vint la nuit nous annoncer que les Chouans arrivaient en masse et environnaient la ville. Les Bleus avaient fait des fortifications aux entrées des routes avec de la terre, des pierres, des arbres, des meubles et tout ce qu'ils trouvaient. Mais vers 4 heures du matin, les Chouans entrèrent tout à coup dans la ville, tuant, massacrant tous ceux qui ne criaient pas: "Vive le roi!" Le combat eut lieu dans la rue des Vieux greniers où le général Moulins fut tué. Quel horrible spectacle! Les morts étaient entassés si nombreux qu'on en voyait le long des murs qui se tenaient debout. Toute la rue en était couverte.
Le corps du général Moulins fut enterré tout habillé au pied de l'arbre de la liberté. Les vendéens étaient exaspérés et se livraient à toutes sortes de cruautés. Les femmes qui les excitaient à tuer les Bleus leur prenaient leurs baïonnettes pour assouvir leur vengeance et égorgeaient elles-mêmes des blessés qui n'avaient plus la force de se défendre.
A suivre.....
Dernier paragraphe du récit
Ainsi se termine la narration de cette chère grandemère, de ses précieux et lointains souvenirs de sa jeunesse. Quelques mois plus tard l'âge est venu terminer sa carrière. Ses forces et sa raison s'affaiblirent puis sans maladie, sans souffrance, elle s'éteignit le 30 novembre 1871 vers 5 heures du soir à l'âge de 88 ans 7 mois et huit jours.
Dernier paragraphe du récit
Ainsi se termine la narration de cette chère grandemère, de ses précieux et lointains souvenirs de sa jeunesse. Quelques mois plus tard l'âge est venu terminer sa carrière. Ses forces et sa raison s'affaiblirent puis sans maladie, sans souffrance, elle s'éteignit le 30 novembre 1871 vers 5 heures du soir à l'âge de 88 ans 7 mois et huit jours.
Article ajouté le 2007-08-28 , consulté 1 foisCommentaires
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